(New York) Ce n’est plus la ville qui ne dort jamais. Le soir venu, ses rues sont désertées, tout comme ses théâtres, ses restaurants et ses bars. Son célèbre métro, lui, ne roule plus entre 1 h et 5 h du matin. Même le jour, New York est méconnaissable, avec ses tours de bureaux aussi vides que ses écoles. Mais que deviendra l’épicentre de la pandémie de coronavirus, à court et à moyen terme, après son déconfinement, qui ne surviendra pas avant le 13 juin ? La Presse a exploré cette question avec Joel Kotkin, chercheur en urbanisme à l’Université Chapman, près de Los Angeles, où vit ce natif de New York, ville qu’il continue à fréquenter pour son travail.

Richard Hétu Richard Hétu
Collaboration spéciale

On entend beaucoup dire ces jours-ci que New York est revenu plus fort que jamais après ses plus grandes épreuves, dont la crise financière des années 70 et les attentats du 11 septembre 2001, mais que la pandémie de coronavirus pourrait avoir raison de son dynamisme. Qu’en pensez-vous ?

Il y a des différences importantes entre la crise actuelle et le 11-Septembre, par exemple. Le 11-Septembre a profondément affecté la vie des New-Yorkais, mais deux ou trois mois plus tard, la ville fonctionnait à plein régime, sauf une partie du sud de Manhattan. Aujourd’hui, le problème est très différent. C’est un problème structurel, un problème de densité, de transports en commun, de pauvreté et d’incompétence civique. Personne ne confondra Bill de Blasio et Rudy Giuliani. Quoi qu’il soit devenu depuis, Giuliani était un maire extrêmement efficace.

Comment les problèmes que vous évoquez devraient-ils être attaqués ?

Je pense qu’il faut d’abord commencer à penser à ce que j’appelle la « dédensification ». À l’époque de la grippe espagnole, Manhattan comptait 2,4 millions d’habitants. En 1970, il n’y en avait plus que 1,5 million. Les grands centres urbains étaient devenus moins surpeuplés, les gens s’étaient dispersés. Cette tendance a été inversée au cours des dernières décennies. Mais je ne pense pas que Manhattan puisse maintenir une quelconque marge de sécurité, ou de distanciation physique, avec le niveau de densité actuel.

PHOTO BRENDAN MCDERMID, REUTERS

Ensuite, nous savons que le métro a été un des vecteurs de propagation du virus. Par conséquent, je pense qu’il faut mettre fin à la concentration des emplois à Manhattan et commencer à penser au fait que la plupart des gens qui les occupent vivent à l’extérieur de l’île. Pourquoi ne pas réduire l’usage du métro en dispersant les emplois à Brooklyn, dans Queens ou dans le Bronx ?

Quelles seraient les conséquences de telles mesures pour Manhattan ?

Avec ou sans ces mesures, je pense que le cœur de la ville deviendra encore plus élitiste. Les grandes sociétés vont garder leurs meilleurs employés à Manhattan. Vous allez voir le retour des bureaux individuels dont on peut fermer la porte et la fin de ces bureaux à aire ouverte, qui n’étaient au fond qu’une façon à la mode d’entasser des gens. Je pense aussi que les villes à haute densité comme New York fonctionneront de plus en plus sous le modèle de villes asiatiques comme Singapour, afin que tout soit propre, que les règles sanitaires soient respectées, tout comme celles de la distanciation physique. On se retrouvera avec un environnement urbain plus autoritaire en quelque sorte, où tout est contrôlé, surveillé. Cela fonctionne bien dans des villes comme Singapour ou Séoul. Ce sera une autre histoire à New York, où les gens sont habitués à faire les choses à leur façon. Si le gouvernement dit quelque chose, ils ne répondent pas : « Oh oui, je le ferai tout de suite ! »

Justement, que restera-t-il du caractère de New York après le déconfinement, sachant que le virus risque de demeurer une menace ?

Nous ne pouvons pas revenir en arrière. New York doit se réinventer. Pour moi, la réponse se trouve dans les arrondissements à l’extérieur de Manhattan et dans la dispersion des emplois. On ne peut plus continuer à entasser plus de gens à Manhattan sans se mettre en danger. Cela dit, la tendance vers une plus grande décentralisation s’était engagée bien avant l’arrivée du coronavirus. Les gens, y compris les milléniaux, quittent les grandes villes. Il y a 10 ans, quand je demandais à mes étudiants où ils voulaient vivre, ils me répondaient Washington, San Francisco, New York. Aujourd’hui, ils me parlent de Dallas, Nashville, Phoenix, Orlando.

Quel sera l’effet sur New York des règles de distanciation physique qui devront être maintenues après le déconfinement ?

Une des grandes tragédies de la distanciation physique, c’est qu’elle rendra beaucoup plus difficile de jouir de New York. Pensez à la situation des restaurants qui devront fonctionner à 50 % de leur capacité. D’abord, la moitié d’entre eux ne survivront pas ou ne rouvriront même pas dans ces conditions. Et pouvez-vous imaginer le temps qu’il faudra pour obtenir une table dans un des restaurants qui survivront ? Le restaurant dans lequel vous entriez il y a trois mois sans réservation vous demandera de réserver deux mois à l’avance.

Bref, faut-il écarter l’idée selon laquelle New York reviendra plus fort que jamais après la pandémie ?

Si la ville n’essaie pas d’adopter un modèle à échelle plus humaine, plus sûre, je pense qu’elle fera face à de gros problèmes. Je ne pense pas que nous puissions dire avec certitude que New York déclinera. Est-ce que je pense que la ville sera plus dominante dans 10 ans qu’elle ne l’est aujourd’hui ? Non. Mais elle n’est pas aussi dominante qu’elle l’était en 1950. Je pense que le pays connaîtra une plus grande dispersion de population, d’industries et de culture. C’était déjà commencé avant la pandémie. Cela continuera. La question est de savoir si New York deviendra assez sûr pour continuer à prospérer, même si la ville ne reste pas aussi dominante qu’elle l’a déjà été.