(New York) « Vous voulez pratiquer une vraie distanciation sociale ? Arrêtez de cliquer. »

RICHARD HÉTU RICHARD HÉTU
Collaboration spéciale

Au bout du fil, Christian Smalls met fin à une entrevue téléphonique avec La Presse sur cet appel aux clients de son ancien employeur. Lundi dernier, ce père de trois jeunes enfants a été viré par Amazon après avoir travaillé pendant quatre ans dans le centre de distribution de Staten Island, cinquième arrondissement de New York, situé à quelques encablures de la statue de la Liberté.

Son congédiement est survenu après sa participation à l’organisation d’un modeste débrayage pour protester contre la réponse du géant du commerce en ligne à la pandémie de COVID-19.

Depuis, il mène un combat devenu international contre Amazon, accusant ses dirigeants de ne pas prendre au sérieux la santé de leurs employés.

« Je reçois des courriels du Japon, du Brésil, du Canada, du Royaume-Uni, de Suède, d’Allemagne, d’Italie, de partout. Mes interlocuteurs décrivent tous la même situation dans leurs centres de distribution, mais ils ont peur de parler », dit Christian Smalls de sa résidence du New Jersey.

Amazon rejette en bloc les accusations de son ancien employé, jurant déployer tous les efforts possibles pour protéger la santé de ses équipes. Mais le congédiement d’un seul et unique employé de New York n’est pas passé inaperçu au moment où les affaires de l’empire fructifient à la faveur de la pandémie.

La procureure générale de l’État de New York a appelé à une enquête sur les circonstances du renvoi de Christian Smalls, tout comme le maire de New York. Des dirigeants syndicaux et politiques ont demandé à Amazon de le réintégrer. Et un site d’information a obtenu les notes embarrassantes rédigées par l’avocat principal d’Amazon à la suite d’une réunion où le sort de Christian Smalls a été abordé, et à laquelle a participé Jeff Bezos, grand patron de la société.

« Pas intelligent ni éloquent »

« Il n’est pas intelligent ni éloquent », a écrit l’avocat, David Zapolsky, en faisant allusion à l’ex-employé afro-américain d’Amazon. « Et dans la mesure où la presse veut focaliser [l’attention sur lui], nous serons dans une meilleure posture sur le plan des relations publiques que si nous avons à expliquer pour la énième fois comment nous tentons de protéger les travailleurs. »

Au site Vice, qui a obtenu ces notes, David Zapolsky a affirmé avoir écrit le passage sur Christian Smalls sur le coup de la colère et de l’émotion.

L’intéressé a déclaré de son côté que les dirigeants d’Amazon lui avaient rendu un service en le dénigrant de la sorte. 

Maintenant, nous savons quel genre de personnes ils sont. Nous savons qu’ils ne se préoccupent pas des gens.

Christian Smalls, ex-employé d’Amazon

C’est au début de mars que Christian Smalls dit avoir relevé les premiers signes du coronavirus chez ses collègues.

« J’en ai vu qui vomissaient. J’en ai vu qui étaient épuisés ou étourdis. Certains ont commencé à prendre des congés de maladie. C’était inquiétant. J’en ai parlé à la direction en me plaignant qu’il n’y avait pas assez de produits désinfectants pour nettoyer les postes de travail, que les équipes de nettoyage commençaient à avoir peur de venir au boulot. Ils ont réagi de façon nonchalante, disant qu’ils suivaient les règles [des Centres de prévention et de contrôle des maladies]. »

Christian Smalls dit avoir pris un congé sans solde de son travail au centre de distribution d’Amazon le 24 mars. Il a cependant continué à s’y rendre tous les jours pour rencontrer ses collègues dans la salle de pause, histoire de les alerter du danger auquel leur employeur les exposait.

Placé en quarantaine

Le samedi de la même semaine, il a reçu l’ordre de se mettre en quarantaine pendant 14 jours, au motif qu’il avait été en contact avec un collègue atteint de la COVID-19.

« La seule raison pour laquelle ils m’ont placé en quarantaine, c’est pour me réduire au silence, a dit Christian Smalls. Ils n’ont pas placé en quarantaine la personne avec laquelle je me rendais au travail en voiture chaque jour. Et ils n’ont placé en quarantaine aucun autre employé qui avait été en contact avec l’employé contaminé. »

Deux jours après le début de son confinement, Christian Smalls a participé au débrayage qui devait lui coûter son poste. Son groupe demandait notamment la fermeture temporaire du centre de distribution pour permettre un nettoyage complet des lieux. Ses employeurs ont justifié son congédiement en l’accusant d’avoir violé sa quarantaine et enfreint de « façon répétée » les règles de distanciation sociale.

Le vice-président des opérations internationales d’Amazon, Dave Clark, a par la suite défendu la réponse de la société à la pandémie dans ses centres de distribution, où au moins 81 cas de contamination ont été recensés par les médias américains. « Jusqu’à maintenant, nous avons fait plus de 150 changements importants à notre procédure pour assurer la santé et la sécurité de nos équipes », a-t-il fait savoir.

Qu’à cela ne tienne : Christian Smalls a écrit au gouverneur de New York, Andrew Cuomo, lui enjoignant d’imiter son homologue du Kentucky qui a ordonné la fermeture temporaire d’un centre de distribution d’Amazon dans son État après la découverte de trois cas de contamination parmi ses employés. Des employés d’un centre de distribution de la région de Detroit ont par ailleurs débrayé mercredi dernier pour réclamer la désinfection complète du site.

« J’ai commencé une révolution, a déclaré Christian Smalls. Je ne serai pas le dernier. Il y en aura d’autres. »

Petite lueur d’espoir malgré un nombre record de morts à New York

L’État de New York, épicentre de l’épidémie de COVID-19 aux États-Unis, entrevoyait mardi de petites lueurs d’espoir dans son combat contre la maladie, même s’il a enregistré un nouveau nombre record de 731 morts au cours des dernières 24 heures. Le précédent record datait de samedi, avec 630 morts en un jour. L’État de New York a désormais recensé 5489 morts depuis le début de l’épidémie, selon le gouverneur de New York, Andrew Cuomo, soit la moitié des plus de 11 000 décès du virus comptabilisés aux États-Unis par l’Université Johns Hopkins. Mais le gouverneur et le maire de New York ont aussi mis en avant des chiffres plus encourageants, comme la moyenne en baisse des nouvelles hospitalisations enregistrées ces trois derniers jours. Les projections montrent par ailleurs que « nous atteignons un plateau du nombre total des hospitalisations, a souligné le gouverneur. On voit l’augmentation, et on voit que ça commence à s’aplatir ».

– Agence France-Presse