Roger Stone, ami et conseiller de longue date de Donald Trump, a été condamné à 40 mois de prison jeudi à l’issue d’un procès houleux ponctué par les critiques du président américain, qui évoque maintenant la possibilité de lui accorder un pardon.

Marc Thibodeau Marc Thibodeau
La Presse

En rendant sa sentence, la juge Amy Berman Jackson a reproché au chef d’État d’avoir publié plusieurs tweets « totalement inopportuns » relativement aux procédures au cours des dernières semaines.

Elle a démonté au passage l’idée que Roger Stone faisait l’objet d’une cabale politique, thème récurrent dans l’analyse du dirigeant américain.

« Il n’a pas été poursuivi, comme certains ont voulu le suggérer, pour avoir défendu le président. Il a été poursuivi pour avoir tenté de cacher les actions du président », a relevé la juge, qui s’est déclarée insensible aux pressions provenant de l’extérieur du tribunal.

Sa décision relativement à la peine était attendue aux États-Unis puisqu’elle faisait suite à un imbroglio survenu la semaine dernière au département de la Justice.

Les procureurs avaient recommandé dans un premier temps que Roger Stone soit condamné à une peine de sept à neuf ans de prison pour avoir intimidé un témoin et menti au Congrès dans le cadre de l’enquête portant sur l’ingérence russe dans l’élection présidentielle de 2016.

PHOTO CARLOS BARRIA, ARCHIVES REUTERS

William Barr, procureur général, et Donald Trump, président des États-Unis

Sur l’ordre du procureur général, William Barr, cette recommandation a cependant été révisée à la baisse, peu de temps après que Donald Trump eut vertement critiqué sa sévérité.

En entrevue à la télévision quelques jours plus tard, M. Barr avait dû se défendre d’agir sur l’ordre du président. Il avait demandé du même coup au chef d’État de s’abstenir de commenter les dossiers pris en charge par son département.

Sa sortie inusitée n’avait pas refroidi longtemps les ardeurs du président, qui a répondu en ligne en assurant qu’il avait le « droit légal » de commenter les affaires judiciaires en cours.

Il a continué dans les jours suivants à relayer les interventions de personnalités politiques ou médiatiques dénonçant le procès de Roger Stone tout en ajoutant occasionnellement un commentaire personnel.

Mercredi, il a épinglé sur son compte une sortie d’un journaliste de Fox News, Tucker Carlson, qui arguait que le président se voyait dans l’obligation d’accorder un pardon à son ami.

En optant pour une peine de 40 mois, sensiblement inférieure à celle initialement suggérée par le département de la Justice, la juge n’a pas mis un terme aux critiques du président.

En marge d’une allocution prononcée en après-midi, il a répété que la procédure n’avait pas été équitable et qu’il continuerait à la suivre « de très près » avant de déterminer s’il y avait lieu d’accorder un pardon.

Un nouveau procès ? 

Les avocats de Roger Stone, qui accusent l’un des membres du jury d’être biaisé, espèrent obtenir la tenue d’un nouveau procès.

La juge Jackson a indiqué qu’elle se pencherait sur la question sous peu, mais semble peu susceptible d’accueillir favorablement la demande après avoir salué jeudi l’impartialité des membres du jury.

Elle a précisé qu’il était important, pour le fonctionnement démocratique du pays, de sanctionner Roger Stone, qui a caché au Congrès qu’il avait eu des discussions avec le président et son entourage relativement à la divulgation par WikiLeaks de courriels dérobés au Parti démocrate après s’être posé en intermédiaire.

« Si ses actions sont impunies, ce ne sera pas une victoire pour un parti ou l’autre, ce sera une défaite pour tout le monde », a-t-elle assuré.

PHOTO MANDEL NGAN, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Adam Schiff, élu démocrate de Californie

La possibilité d’un pardon pour Roger Stone indigne les opposants démocrates du président, dont le représentant Adam Schiff. « C’est une évidence, mais le fait de [lui] pardonner alors que ses crimes visaient à protéger Trump constituerait un acte de corruption choquant », a-t-il déclaré.

Les juristes spécialisés consultés hier par La Presse notent que la Constitution américaine confère au président un pouvoir presque illimité en matière de pardon.

Il peut avoir une bonne raison d’accorder un pardon, une mauvaise raison ou pas de raison du tout.

Austin Sarat, professeur de science politique et de droit de l’Amherst College, au Massachusetts

Quoi qu’il en soit, la décision d’accorder un pardon à Roger Stone « illustrerait le mépris souverain de Donald Trump pour les règles, les lois et les normes susceptibles de limiter son pouvoir », juge M. Sarat.

Russell Wheeler, constitutionnaliste rattaché à l’Ia Brookings Institutions, pense que le pardon du conseiller du président constituerait une forme de désaveu du système judiciaire, particulièrement après les allégations d’ingérence de la semaine dernière.

« C’est comme s’il disait aux procureurs et à la juge qu’il jette leur décision mûrement réfléchie par la fenêtre simplement parce que le résultat ne lui plaît pas », dit M. Wheeler.