Kenneth Starr, l’auteur du rapport d’enquête ayant donné le feu vert à la procédure de destitution de Bill Clinton, dans les années 90, représentera Trump dans son procès au Sénat.

Nicolas Bérubé Nicolas Bérubé
La Presse

L’un est devenu célèbre pour avoir mené la charge contre Bill Clinton dans l’affaire Monica Lewinsky. L’autre enseigne à Harvard et a défendu O.J. Simpson, ainsi que Jeffrey Epstein, accusé de pédophilie.

La Maison-Blanche a annoncé vendredi que les avocats Kenneth Starr et Alan Dershowitz feraient partie de l’équipe de défense de Donald Trump dans son procès de destitution, qui doit commencer mardi au Sénat. Ils se joignent à une équipe qui comprend notamment Pat Cipollone, conseiller juridique de la Maison-Blanche, et Jay Sekulow, avocat personnel de Donald Trump, qui coordonneront la défense du président.

Un choix « somme toute logique », estime Rafael Jacob, chercheur associé à l’Observatoire sur les États-Unis de la Chaire Raoul-Dandurand de l’UQAM et auteur du nouveau livre Révolution Trump, aux Éditions Robert Laffont.

Kenneth Starr, c’est quelqu’un qui a les deux pieds dans l’arène politique depuis des décennies. Il a été LA bête noire de Bill Clinton durant la majorité de ses deux mandats. Le ressortir 20 ans plus tard, et dans un tel contexte, c’est sûr que c’est très politique, que ça va faire réagir.

Rafael Jacob, chercheur à l'UQAM

PHOTO LAUREN VICTORIA BURKE, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Kenneth Starr

Le cas Alan Dershowitz est plus intéressant, dit M. Jacob. « On va voir beaucoup de portraits très caricaturaux de lui, alors que le tableau est plus nuancé que ça. Il n’est pas un républicain, il a historiquement presque toujours voté pour des démocrates. Il n’est toujours pas un admirateur de Donald Trump. »

Réputations entachées

Les deux hommes choisis par Donald Trump ont vu leurs réputations entachées au cours de la dernière décennie.

Kenneth Starr était président de l’Université Baylor, plus importante université privée chrétienne évangélique baptiste du monde, en 2016, au moment où des étudiantes ont accusé la direction de l’établissement d’avoir enterré les plaintes de viols et d’agressions sexuelles qu’elles avaient formulées à l’endroit d’étudiants, notamment deux cas distincts où les accusés étaient des joueurs de l’équipe de football.

Après six ans à la tête de l’établissement, Kenneth Starr a été mis à la porte cette année-là par le conseil d’administration de l’université, à la suite du dépôt d’un rapport externe sur les agissements de la direction dans ces affaires.

Kenneth Starr a également travaillé avec Alan Dershowitz pour défendre l’homme d’affaires Jeffrey Epstein, mort en détention l’an dernier. Les deux avocats avaient réussi à obtenir une entente avec des procureurs de Floride, en 2008, en vertu de laquelle Epstein, accusé d’avoir agressé sexuellement 36 victimes mineures, pouvait purger sa peine d’emprisonnement à la maison et continuer à travailler et à voyager. Les victimes n’avaient pas été informées de l’entente, ce qui contrevient à la loi.

Alex Acosta, ancien secrétaire au Travail de Trump, avait démissionné l’an dernier en raison de la controverse suscitée par cette entente, qu’il avait négociée alors qu’il était procureur fédéral en Floride, et qui avait été ramenée dans l’actualité par la nouvelle arrestation d’Epstein.

Choix politique

Le fait que Starr et Dershowitz ont décidé de défendre Donald Trump est aussi surprenant si l’on tient compte des commentaires publics qu’ils ont tenus à son endroit.

PHOTO AL DRAGO, ARCHIVES THE NEW YORK TIMES

Alan Dershowitz à la Maison-Blanche, en décembre 2019

En entrevue à NBC News en 2017, Alan Dershowitz s’était emporté lorsqu’un journaliste lui avait demandé s’il accepterait un jour d’avoir Donald Trump comme client.

« Quelle question insultante ! avait-il tonné. Je suis un démocrate progressiste. S’il vous plaît, n’insultez pas mon intégrité ! » Au cours des derniers mois, M. Dershowitz s’est montré critique à l’endroit de la procédure de destitution de Donald Trump.

Pas plus tard qu’en novembre dernier, Kenneth Starr a dit sur les ondes de Fox News que le témoignage de Gordon Sondland, ambassadeur des États-Unis auprès de l’Union européenne, l’avait convaincu de la culpabilité de Donald Trump dans le dossier du blocage de l’aide militaire à l’Ukraine. « Nous avons maintenant un crime », a-t-il déclaré, avant d’ajouter : « Cela ne semble pas bon pour le président, en substance. »

Lis Powers, directrice de l’organisation Media Matters for America, a noté hier sur Twitter que les avocats choisis par Trump pour le représenter sont tous deux collaborateurs réguliers de Fox News.

Trump a trouvé son équipe juridique sur Fox News. Ken Starr et Alan Dershowitz sont constamment à l’écran. À eux deux, ils ont fait environ 300 apparitions sur Fox News depuis janvier 2019.

Lis Powers, directrice de l’organisation Media Matters for America 

Chez les démocrates, le procureur en chef sera Adam Schiff, l’élu qui incarne, avec sa collègue Nancy Pelosi, la procédure de destitution mené par les démocrates de la Chambre des représentants depuis l’automne. Plusieurs autres élus démocrates feront aussi partie de l’équipe de M. Schiff.

Pour Rafael Jacob, il n’est pas surprenant que Donald Trump ait voulu être défendu par des avocats connus. « Quand tu regardes qui agit à titre de procureur du côté des démocrates, ce sont tous des politiciens. Oui, c’est un procès, mais c’est un procès politique. Alors ce n’est pas surprenant que Trump choisisse des acteurs politiques pour le défendre. »