Plus Donald Trump s’entête à rompre avec la tradition et à refuser au président désigné Joe Biden de recevoir des breffages quotidiens sur les informations récoltées par les services de renseignement, plus les risques pour la sécurité des États-Unis et de ses alliés, dont le Canada, augmentent.

Nicolas Bérubé Nicolas Bérubé
La Presse

« C’est un comportement jamais vu, et ça met à risque la sécurité nationale », explique en entrevue téléphonique Larry Pfeiffer, qui compte 32 ans de carrière dans le monde du renseignement à Washington, comme directeur de la salle de crise de la Maison-Blanche sous Barack Obama et comme chef de cabinet à la CIA, notamment

M. Pfeiffer, qui est directeur du Centre Michael V. Hayden, à Arlington, en Virginie, note que chaque jour compte dans une transition entre deux administrations. « Plus le président Trump attend avant de permettre à la transition d’avoir lieu, plus les risques vont croître », dit-il.

Le 20 janvier, ce n’est pas seulement Joe Biden qui entrera en fonction, mais bien toute une armée d’employés fédéraux qui devront comprendre les enjeux et décider des priorités, notamment en matière de sécurité et de politique internationale, dit M. Pfeiffer. Choisir les personnes compétentes et faire approuver leurs candidatures à des postes clés demande du temps.

Chaque jour de retard dans la transition a des conséquences bien réelles. Le rapport officiel des attentats du 11 septembre 2001 souligne qu’une des raisons de la mauvaise préparation de l’administration de George W. Bush au sujet des signaux indiquant la possibilité d’une attaque avait été la période de transition tronquée en raison du recomptage en Floride à l’élection de 2000.

Ils n’ont pas eu le temps de trouver les gens, de faire approuver leur nomination à des postes-clés.

Larry Pfeiffer, directeur du Centre Michael V. Hayden

« Ultimement, des Américains ont perdu la vie à cause de cela… Nous voudrions croire que notre souvenir du 11-Septembre n’a pas faibli au point qu’on pourrait rejeter cette conclusion. »

Tant que Donald Trump n’aura pas donné le feu vert, la sélection de personnes pour occuper des fonctions clés est difficile, et Joe Biden ne peut recevoir le President’s Daily Brief (PDB), résumé quotidien d’informations classifiées relatives à la sécurité nationale – des stratégies militaires des adversaires des États-Unis au déploiement d’armes ou aux ententes secrètes –, ce qui nuit à sa capacité de comprendre le monde.

4 millions de fonctionnaires

Christian Leuprecht, professeur agrégé de science politique au Collège militaire royal du Canada et à l’Université Queen’s, note que la fonction publique fédérale américaine est l’une des bureaucraties les plus complexes et les plus vastes du monde – et qu’il faut du temps pour lui permettre de prendre le virage imaginé par Joe Biden.

« C’est une organisation qui coûte 5000 milliards de dollars par année, avec 4 millions de fonctionnaires, 2 millions en uniforme et 2 millions d’employés civils. Il y a 4000 postes qui sont des nominations politiques. Au département de la Défense, par exemple, les huit premiers échelons civils sont pourvus par des nominations politiques. C’est pour cela que la période de transition est si importante : la machine est gigantesque. Chaque jour perdu est un jour de moins pour préparer la fonction publique à mettre en place le programme politique de la prochaine administration », dit-il.

Par exemple, avant de rejoindre l’accord de Paris sur le climat, l’administration Biden voudra savoir ce que les Chinois font réellement sur ce front. Mais cette information ne lui est pas communiquée parce que le président Trump refuse de reconnaître la victoire de Joe Biden.

« L’administration Biden pourrait demander certaines choses aux autres nations avant de rejoindre l’accord de Paris. Mais si elle ne sait pas ce que font réellement les autres nations, c’est comme si elle pilotait l’avion les yeux bandés. »

Le Canada perdant

Si Trump devait continuer à bloquer la transition, cela voudrait dire que le Canada aurait du mal à négocier des ententes avec le président désigné – celui-ci n’aurait tout simplement pas les informations à jour pour se prononcer sur des enjeux clés.

« C’est beau de parler avec Biden et de le féliciter, mais si le président désigné ne peut rien faire parce qu’il n’a pas d’information, le Canada est dans la brume, et c’est certain que nos adversaires sur la scène internationale vont se positionner afin de pouvoir en tirer parti », dit Christian Leuprecht.

Justin Trudeau a été le premier chef d’État à parler à Joe Biden au téléphone après sa victoire, ce qui veut dire que les liens sont rompus avec l’administration Trump, analyse-t-il.

Le Canada n’aura aucune collaboration de la Maison-Blanche jusqu’au 20 janvier. Rien. Nada.

Christian Leuprecht, professeur agrégé de science politique au Collège militaire royal du Canada et à l’Université Queen’s

D’ici au 20 janvier, personne ne sait non plus ce que Trump pourrait être tenté de faire, notamment sur le plan international.

« Les gens ont pris une grande bouffée d’air de soulagement quand Biden a été élu, dit M. Leuprecht. Personnellement, j’attends le 20 janvier avant de prendre une grande bouffée d’air. »