Ça peut donc être ça, la présidence des États-Unis ? Un appel à un monde meilleur, une aspiration ?

Yves Boisvert Yves Boisvert
La Presse

Pas qu’on avait oublié, mais on en avait perdu l’habitude. Souvent, en écoutant Donald Trump, j’ai regretté de comprendre l’anglais. On est distrait par les mots. La haine brute s’entend tellement mieux dans le ton de la voix que dans le texte.

PHOTO CAROLYN KASTER, ASSOCIATED PRESS

« Tout d’un coup, un président désigné de ce pays peut parler décemment, en souriant même. Il peut parler de justice raciale et sociale, d’équité, de science, de lutte contre les changements climatiques », écrit notre chroniqueur Yves Boisvert.

« Joe Biden est un guérisseur », a dit Kamala Harris. Elle parlait pour les États-Unis, mais ce pays étant ce qu’il est dans le monde, et ce qu’il est pour nous en particulier, elle parlait pour tous les habitants de cette planète. Le monde est malade de Donald Trump, et nulle part plus qu’au Canada.

« Le monde entier nous regarde », a dit Joe Biden. Oui, chers voisins, le monde vous regarde, et le monde, plein de monde en tout cas, désespérait de vous.

Mais tout d’un coup, un président désigné de ce pays peut parler décemment, en souriant même. Il peut parler de justice raciale et sociale, d’équité, de science, de lutte contre les changements climatiques. De l’importance de s’écouter entre adversaires politiques, pas en tant qu’ennemis.

La grandeur même de ce discours était dans sa banalité.

Ce n’était pas grandiose. Ce n’était pas particulièrement éloquent. On est loin de Roosevelt, Franklin ou Teddy. On est loin de Kennedy, John ou Robert. On est loin d’Obama.

Mais Joe Biden s’est réclamé d’eux. Il est revenu aux sources de la grandeur, dans ce pays « tiraillé entre ses pulsions les plus sombres et son côté le plus lumineux ».

Et en ce samedi de novembre 2020, ces mots sans éclat, ces phrases évidentes retentissaient comme des vérités nouvelles. C’est le contraste qui a fait la grandeur du moment.

C’est cette banalité même qui était émouvante.

Toute la journée, des images de réjouissances dans les rues des villes américaines. Et juste un peu plus au nord, une sorte de tension qui a diminué tout d’un coup. Comme des digues qui ont lâché. Comme si on respirait mieux.

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Obama a suscité une immense émotion. Un espoir. Biden arrive à un moment plus sombre de ce pays. Oui, il a remporté le vote populaire, encore plus clairement qu’Hillary Clinton. Une nouvelle génération s’est mobilisée. On n’avait pas vu un tel taux de participation depuis un siècle. Mais Donald Trump aussi a mobilisé ses électeurs. Les données ne sont pas définitives, mais une bonne majorité de Blancs ont voté pour Donald Trump, quoi qu’on dise de la « fatigue », de sa gestion de la pandémie, de son caractère ou de son racisme.

Il y a au moins ceci qu’on peut cesser de répéter : ce ne sont pas « les pauvres » qui ont voulu remettre Trump au pouvoir. Les données pour l’instant indiquent au contraire que, si on ne tient compte que des revenus, c’est le groupe des gens ayant des revenus de 100 000 $ et plus par année qui a été le plus susceptible de voter pour Donald Trump.

Mais par quelque bout qu’on le regarde, c’est un pays inquiet, tendu comme un arc, avec un Congrès divisé en plein milieu, que gouverneront Biden et Harris. Et on ne sait pas ce que ça donnera. C’est un pays malade, littéralement, aussi, et leur premier ouvrage sera d’agir contre le virus que Trump a ignoré.

N’empêche, samedi soir, devant cette foule du Delaware, avec ce duo impensable il n’y a pas si longtemps, la dignité a retrouvé ses droits. Le fil d’une sorte d’histoire, rompu après Obama, a été rattaché.

« Trop de rêves ont été reportés, trop souvent », a dit Joe Biden.

Je ne suis pas bien sûr que pour autant ce pays « volera sur les ailes d’un aigle », pour reprendre ses mots.

Mais déjà, ces quelques phrases très simples, justice, compassion, vérité, même comme des cibles lointaines, sonnaient tout d’un coup comme un renouveau incroyable.

Le monde, je crois, attend un peu de guérison.