Il y a un an, Mark Galli se préparait à quitter la direction de l’influent magazine évangélique Christianity Today. Il ignorait encore que son dernier texte du numéro de décembre, qui allait appuyer la destitution du président Donald Trump, connaîtrait un retentissement mondial… Cet automne, Mark Galli votera pour Joe Biden et croit que de nombreux évangéliques feront comme lui. Nous l’avons joint pour en discuter.

Judith Lachapelle Judith Lachapelle
La Presse

Le 19 décembre 2019, alors que vous dirigiez le magazine évangélique Christianity Today, vous avez signé un éditorial intitulé « Trump doit être destitué ». L’impact de ce texte a été considérable, et a même été vilipendé par Donald Trump sur Twitter. Il faut dire que 80 % des évangéliques ont voté pour M. Trump en 2016… Avez-vous vraiment été surpris par la réaction ?

On ne pensait pas que le texte aurait ce retentissement ! Nous pensions que ça allait être controversé parmi nos lecteurs, mais nous n’avions pas imaginé que ça explose ainsi à travers le monde… Je crois que la presse laïque a été surprise qu’un journal évangélique comme le nôtre se prononce contre Trump. Mais ça montre qu’on ne portait pas attention à nous. Depuis le premier jour de sa présidence, il y a eu des évangéliques qui ont critiqué Donald Trump. Si je regarde les lettres que j’ai reçues par la poste après la publication, c’était environ 50 % en faveur, 50 % contre. Mais les réactions par courriel, elles, étaient favorables à 90 %. Nous avons perdu 3000 abonnés dans les jours suivants, mais nous avons gagné 9000 autres abonnés dans la même période.

Avec le recul, pensez-vous que vous auriez pu écrire ce texte avant décembre 2019, alors que Donald Trump était en fin de mandat ?

Non, je ne pense pas que j’aurais dû le faire plus tôt. Mais s’il y a une chose que j’aurais faite différemment, c’est d’expliquer plus clairement à qui je m’adressais. J’ai des amis conservateurs, républicains, qui m’ont dit ne pas avoir eu d’autre choix que de voter pour Donald Trump en 2016. Ils sont « pro-vie », ils partagent la vision économique républicaine. Ils disent qu’ils se sont rendus dans l’isoloir en se pinçant le nez pour voter Trump. Mais ils ont critiqué Donald Trump pendant son mandat. Ces gens, je les comprends, parce que parfois, on doit faire des choix difficiles en politique.

Ceux à qui je m’adressais vraiment, ce sont ceux qui n’admettent pas que Donald Trump a des problèmes de personnalité, qui ne reconnaissent pas qu’il a des lacunes sérieuses. Ils en parlent comme si c’était le Messie, comme s’il allait sauver le pays, comme s’il était « à la droite du Père » comme Jésus. Ils affirment que Donald Trump est un homme religieux alors qu’il ne l’est pas. C’est à eux que je m’adressais.

PHOTO FOURNIE PAR MARK GALLI

Mark Galli

En plus de prendre votre retraite de Christianity Today, vous avez également annoncé ces derniers mois que vous reveniez au catholicisme, la religion de votre enfance. Avez-vous claqué la porte du mouvement ?

Non, cette réflexion m’habitait depuis quelques années. Sur plusieurs plans, je me considère toujours comme un évangélique. J’ai beaucoup de respect pour ce mouvement auquel j’ai adhéré pendant 50 ans. Mais j’ai senti à un moment que ma foi devait s’approfondir, et le catholicisme, pour des raisons trop complexes à expliquer ici, semble être la meilleure direction à prendre pour moi.

En 2016, vous avez voté pour un candidat d’un tiers parti. Cette année, vous comptez voter démocrate. Est-ce un vote pour Joe Biden, ou un vote contre Donald Trump ?

Un peu des deux. En tant que « pro-vie », je suis un peu troublé par les positions de Joe Biden [sur l’avortement]. Mais je l’apprécie sur d’autres enjeux que je considère aussi comme « pro-vie », comme l’accueil des immigrants et des réfugiés, la protection de l’environnement, la lutte contre la pauvreté. Et je pense que ce dont nous avons besoin, par-dessus tout, c’est un président qui essayera d’être le président de tous les Américains. Je crois que je voterai pour lui pour cette raison, avant tout.

L’une des demandes des électeurs évangéliques était la nomination de juges conservateurs à la Cour suprême. Amy Coney Barrett est la troisième juge nommée depuis l’arrivée de Donald Trump. Ce bilan devrait vous ravir ?

Si je veux être juste, je dois dire que Trump n’a pas fait que de mauvaises choses. Je pense qu’il a nommé de bons juges à la Cour suprême. Je pense que la Cour a trop penché à gauche pendant trop longtemps. Je pense que ces juges vont la ramener vers le centre. Plusieurs libéraux craignent que la Cour soit trop conservatrice, mais toute personne qui a étudié ce tribunal sait que lorsque les juges entrent à la Cour, ils finissent par être au centre. Une démocratie en santé a besoin d’une droite et d’une gauche en santé.

Quant à Amy Coney Barrett, je suis particulièrement enthousiaste à son sujet. C’est une femme brillante, elle montre qu’on peut avoir une belle carrière tout en faisant de sa famille une priorité. Lorsque les hommes et les femmes travaillent ensemble, c’est possible d’avoir les deux.

En 2016, selon les études, 81 % des électeurs évangéliques ont choisi Donald Trump. Avez-vous l’impression que ce sera encore le cas cette année ?

Je ne crois pas que ça sera aussi élevé. Je pense que le fait que Donald Trump a livré les juges conservateurs que réclamaient les évangéliques sera significatif. Pour mes amis qui ont voté pour Trump, la composition de la Cour suprême était très importante en 2016. Aujourd’hui, ce n’est plus un enjeu. Je pense qu’il aura toujours 60-70 % du vote évangélique, mais on verra bien.

Pour des raisons d’espace et de lisibilité, cette entrevue a été éditée.

L’appui des chrétiens blancs aux républicains

Blancs, catholiques : 52 %

Blancs, protestants : 53 %

Blancs, évangéliques : 78 %

Source : étude du Pew Research Center, septembre 2020