Lisa Montgomery deviendrait la première femme en 70 ans à être mise à mort par les autorités fédérales

Marc Thibodeau Marc Thibodeau
La Presse

L’annonce de l’exécution prochaine d’une détenue fédérale qui avait été condamnée à mort en 2007 après avoir tué une femme enceinte et « enlevé » son bébé en l’extirpant avec un couteau suscite la controverse aux États-Unis.

Le procureur général du pays, William Barr, a évoqué la semaine dernière le caractère « odieux » du crime commis par Lisa Montgomery à l’appui de la décision, sans parler des circonstances troubles qui avaient mené à son crime et à sa condamnation.

À moins d’un revirement dans les prochaines semaines, elle deviendra le 8 décembre la première femme en 70 ans à être exécutée par les autorités fédérales.

Le gouvernement fédéral peut requérir la peine de mort pour une série limitée de crimes, généralement parmi les plus graves.

L’administration du président Donald Trump, qui évoque la nécessité d’agir pour les familles des victimes, avait annoncé il y a un an sa volonté de permettre la reprise des exécutions fédérales, mettant fin à un moratoire ayant duré près de 20 ans. Sept personnes condamnées à mort ont été exécutées depuis par injection létale.

« Il y a eu plus d’exécutions fédérales cette année qu’il y en a eu n’importe quelle autre année depuis qu’on a commencé à colliger des données à ce sujet, en 1927 », souligne Robert Dunham, qui chapeaute le Death Penalty Information Center, groupe de recherche documentant l’évolution des pratiques dans ce domaine aux États-Unis.

Je peux vous dire que ce que fait l’administration actuelle n’est pas en phase avec ce que pense la population américaine et les pratiques que l’on observe au niveau des États et des comtés.

Robert Dunham, du groupe de recherche Death Penalty Information Center

Le nombre de personnes exécutées dans les États qui composent le pays n’a cessé de chuter depuis 20 ans, passant de 98 en 1999 à 22 en 2019, et la tendance est encore à la baisse pour 2020, en excluant les exécutions fédérales.

Près de la moitié des États du pays, qui prennent en charge la vaste majorité des cas susceptibles de mener à l’application de la peine capitale, ont interdit la pratique ou mis en place des moratoires formels, relève M. Dunham, qui ne veut pas conjecturer sur les raisons motivant la décision du gouvernement de relancer les exécutions fédérales.

« L’administration pense qu’il y a un bénéfice politique à aller de l’avant, mais il n’y a pas de justification valable », particulièrement en période de pandémie, alors que les risques de contamination compliquent les procédures de contestation devant les tribunaux et les exécutions, relate l’analyste.

Sandra Babcock, professeure de droit à l’Université Cornell qui soutient l’équipe d’avocats représentant Lisa Montgomery, affirme avoir été estomaquée d’apprendre que le ministère de la Justice prévoyait son exécution début décembre.

Je pense que c’est une décision choquante et scandaleuse en raison notamment de l’importance de ses problèmes de santé mentale et des sévices horribles qu’elle a subis dans sa jeunesse.

Sandra Babcock, professeure de droit à l’Université Cornell

Lisa Montgomery, souligne-t-elle, a été agressée sexuellement à plusieurs reprises par son beau-père à partir de l’âge de 11 ans. Elle a ensuite été forcée de se prostituer par sa mère, qui laissait des hommes la violer en séquence pendant des heures. La jeune femme a ensuite été mariée à un demi-frère qui l’a agressée et brutalisée à son tour pendant des années.

« L’histoire d’horreur » qu’elle a vécue, relate Mme Babcock, qui chapeaute un centre d’études spécialisé sur la peine de mort, a engendré des problèmes de santé mentale importants qui se sont aggravés pendant des années, culminant par une crise durant laquelle elle a étouffé une femme de 23 ans et extrait vivant son bébé avec un couteau avant de s’enfuir. Il a été remis à son père après l’arrestation de Mme Montgomery, au lendemain du drame.

« Encore aujourd’hui, elle a besoin d’un cocktail complexe de médicaments psychotropes pour demeurer en contact avec la réalité », dit la professeure.

Ses problèmes de santé mentale auraient dû faire en sorte qu’elle ne puisse être condamnée à mort, mais l’avocat qui la représentait n’a pas présenté adéquatement son historique, permettant que les sévices subis soient rejetés comme une simple « excuse », ajoute Mme Babcock.

L’avocat en question a même manœuvré en cours de route pour exclure une autre avocate très expérimentée qui s’était liée à Mme Montgomery et voulait aider à la défendre.

« C’était une parodie de justice », souligne la professeure de l’Université Cornell, qui décrit la décision du gouvernement fédéral d’aller de l’avant avec l’exécution de Mme Montgomery dans quelques semaines comme un acte « moralement répréhensible » laissant peu de temps à ses avocats pour agir.

Cassandra Stubbs, de l’American Civil Liberties Union, pense que la décision de l’administration « montre qu’elle n’a pas porté attention aux préoccupations exprimées par des organisations bipartisanes quant aux problèmes existant avec la peine de mort et la manière dont elle est appliquée » aux États-Unis.

Elle dit espérer que le gouvernement qui sera formé à la suite de l’élection du 3 novembre reverra la politique actuelle relativement à la reprise des exécutions capitales.

« Il existe un mythe voulant que le système judiciaire fédéral soit en quelque sorte le modèle à suivre, mais on voit bien que ce n’est pas le cas avec le dossier de Lisa Montgomery », souligne M. Dunham.