(San Diego) Sur l’autoroute 5 à San Diego, je roulais vers le sud en direction du « mur de Trump ». Mais au 600 AM, c’est Rush Limbaugh que j’ai frappé.

Yves Boisvert Yves Boisvert
La Presse

Il n’y a rien comme la talk radio pour s’immerger dans la culture conservatrice de ce pays.

Et pour se rendre à Donald Trump, un des chemins passe par Rush Limbaugh.

PHOTO ARCHIVES NEW YORK TIMES

L'animateur de radio Rush Limbaugh et Donald Trump, dans un rassemblement républicain, en novembre 2018. L'Hiver dernier, le président lui a remis la médaille de la Liberté, la plus haute distinction de l’État pour un citoyen.

À 69 ans, après bien des péripéties médicales, sa voix n’a plus tout à fait la même agressivité caverneuse. Mais le propos est toujours aussi pétulant et apocalyptique.

« C’est choquant de voir que notre pays est si près du précipice. Ne vous y trompez pas : si Biden gagne, c’est les communistes qui arrivent au pouvoir et en quelques mois, on ne reconnaîtra plus ce pays. J’ai connu ces gens-là, ce sont les mêmes qui protestaient contre la guerre du Viêtnam sur les campus, dans les années 60. Sauf que dans le temps, ils n’étaient pas aussi bien organisés… »

Quand il a commencé dans les années 80, Limbaugh était vu comme une sorte d’amuseur politique. Un shock jock parmi d’autres, campé bien à droite de l’indignation devant un monde qui court à sa perte. Son ascension a été fulgurante.

Il a publié des « essais » pour dénoncer l’époque, best-sellers de la liste du New York Times. Je me souviens que l’humoriste Al Franken avait lui aussi trouvé le sommet des palmarès en publiant en forme de réplique satirique Rush Limbaugh Is a Big Fat Idiot. Comment prendre au sérieux un amuseur radiophonique formidablement simpliste et grossier ?

Mais rapidement, Limbaugh a pris du galon politiquement, au point de devenir une des figures dominantes du mouvement conservateur, cette aile droite du Parti républicain qui s’est manifestée avec le mouvement du Tea Party, courant libertarien, anti-taxes, anti-étatique, venu au monde autour de la crise financière de 2008 et de l’élection d’Obama, qui s’est surtout appliqué à dénoncer l’Obamacare et les déficits du gouvernement fédéral. On y a retrouvé Sarah Palin, sur le ticket républicain de 2008 au côté de John McCain. Paul Ryan, candidat à la vice-présidence aux côtés de Mitt Romney en 2012, a flirté avec eux. Mais aussi Ted Cruz, Mike Pence, Marco Rubio… L’énergie militante venait de là, c’était une force vivifiante irrésistible dans ce vieux parti, il devenait impossible de l’ignorer.

Limbaugh a été l’inspirateur de cette droite du Parti républicain. Un parti qui avait abandonné le conservatisme véritable, à ses yeux. Il est le père spirituel de ce que Fox News est devenu : un réseau en campagne perpétuelle et agressive, au discours conservateur strident, souvent extrême, plus ou moins complotiste.

Car la grande menace qui plane sur l’Amérique, c’est le communisme, la fin des libertés.

« Pourquoi pensez-vous que Biden organise des rassemblements devant 30 automobiles, au lieu d’un vrai public ? Parce qu’il a peur de ceux qui viendraient. Il ne veut pas se ramasser avec les antifa, les gens de Black Lives Matter, les marxistes, les LGBT… Il ne veut pas que ça ressemble à un défilé gai. Il ne pourrait pas leur dire : ne venez pas, alors on verrait qui se cache vraiment derrière lui !

« Les sondages disent que les femmes appuient davantage Biden. Pourquoi ? Les femmes ont été instruites, oui, mais nos universités sont contrôlées par des idéologues, elles ont été endoctrinées par des idéologues qui sont censés former la jeunesse, mais en fait ils haïssent ce pays ! »

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Avec des moyennes d’écoute de plus de 15 millions d’auditeurs à travers des centaines de stations aux États-Unis, Limbaugh est l’animateur le plus écouté du pays.

Quinze millions d’auditeurs sur 330 millions d'habitants, ce n’est pas grand-chose, me direz-vous. Mais son poids politique dépasse largement l’audience qu’il s’emploie à consterner politiquement avec une infatigable constance.

Au dernier discours sur l’état de l’Union, l’hiver dernier, Donald Trump lui a remis la médaille présidentielle de la Liberté, la plus haute distinction de l’État pour un citoyen. L’animateur le lui a bien rendu.

« Pensez à la vie de Donald Trump. Il n’a pas besoin de ça. Avant de faire de la politique, il avait une vie que 99,9 % d’entre vous rêveraient d’avoir. On tuerait pour cette vie. Mais non. Il a décidé de servir. Et en retour, il est l’objet, jour après jour, de cette haine personnelle et irrationnelle. Pourtant, il se lève chaque matin pour faire son travail…

« Écoutez-les : pour les démocrates, Make America Great Again, c’est controversé ! Quand j’étais jeune, je croyais naïvement que tout le monde était patriote. Ce n’est pas le cas. Make America Great Again, pour eux, c’est retourner 250 ans en arrière, ils disent que c’est retourner à l’esclavage ! Sans blague. C’est ce qu’ils pensent. Mais ça n’a rien à voir avec la race ou la préférence sexuelle. Moi, je veux le meilleur pour tout le monde. Pas pour que notre idéologie triomphe. Nous, nous aimons tout le monde… Je vous le dis : Donald Trump, c’est notre seule chance, le seul homme capable d’empêcher le désastre… »

J’ai changé de poste avant d’avoir le goût de m’acheter un M15 et je suis arrivé à la frontière.

Mais ça, je vous le raconterai demain.