Les sondeurs ne veulent surtout pas répéter les erreurs de 2016

Janie Gosselin Janie Gosselin
La Presse

Dès 19 h, le soir de l’élection présidentielle de 2016, Spencer Kimball savait que les sondages s’étaient trompés. Dont ceux de l’Emerson College Polling, dont il est le directeur.

« À cause des résultats en Indiana, se rappelle-t-il. Et au Kentucky. Trump était huit ou neuf points au-dessus des prédictions. »

L’élection de Donald Trump a pris par surprise experts et sondeurs. Depuis des semaines, les coups de sonde donnaient Hillary Clinton grande gagnante dans plusieurs États-pivots, qu’elle a finalement perdus.

Que s’est-il passé ? Le milieu s’est penché sur la question dans l’espoir d’ajuster le tir.

« Les sondages pour les États étaient décalés en 2016, et les erreurs majeures ont toutes tendu à minimiser le soutien à Donald Trump », explique Courtney Kennedy, directrice de recherche en sondages au Pew Research Center. Elle rappelle que les sondages nationaux, eux, ont frappé dans le mille : ils ont prédit une victoire du vote populaire d’Hillary Clinton par trois points, elle a gagné par deux points. Les sondages d’États, quant à eux, ont connu des ratés, parfois dus au fait qu’ils avaient été réalisés trop tôt dans la campagne.

Ce qui est arrivé, notamment, c’est que beaucoup d’électeurs se sont décidés dans les derniers jours, poursuit-elle. Normalement, les indécis sont répartis de façon à peu près égale entre les deux partis. Cette fois, les indécis ont voté de façon écrasante pour Donald Trump. Les sondages en septembre et octobre ont été réalisés trop tôt pour refléter ce mouvement.

Courtney Kennedy, directrice de recherche en sondages au Pew Research Center

Des électeurs difficiles à représenter

Une classe d’électeurs importante pour le candidat républicain a aussi été mal incluse dans les résultats : les Blancs n’ayant pas de diplôme d’études supérieures et ceux qui ne votent pas de façon constante d’une élection à l’autre, notamment dans les régions rurales.

Les sondeurs se basent sur des calculs pour « équilibrer » les sondages et offrir une meilleure représentativité. « Si, par exemple, le Bureau du recensement nous dit que dans tel État, il y a 30 % de diplômés universitaires, mais que parmi les participants, ils représentent 50 %, il faut réduire leur poids pour refléter la réalité », illustre Mme Kennedy.

Or, cela n’a pas toujours été fait. Les diplômés universitaires, les Blancs, les personnes plus âgées sont aussi habituellement plus portés à donner leur opinion lorsqu’on les contacte. « Les 18-29 ans sont un groupe très difficile à joindre, c’est pourquoi nous sommes en ligne », dit M. Kimball.

Les sondages par internet restent critiqués, puisqu’ils sont jugés moins fiables. Emerson Polling les utilise tout de même, avec les appels sur lignes fixes et téléphones cellulaires, bien que M. Kimball admette qu’aucune méthode n’est parfaite.

Un travail difficile

« Sonder n’est pas facile, dit M. Kimball. C’est comme au baseball : on s’attend à un coup de circuit chaque fois, mais ce n’est pas facile à faire. »

Les sondeurs ont un travail à faire pour redorer le blason de leur industrie, mais les médias, avec des interprétations parfois erronées ou un manque de nuance, ont aussi leur part de responsabilité dans la crise de crédibilité des sondages.

« Les résultats d’un sondage devraient être présentés comme un intervalle de résultats, suggère M. Kimball. S’il y a une marge d’erreur de cinq points, les résultats devraient être présentés sur cet intervalle, même si ça amène un chevauchement. » Une façon de mieux comprendre le mince écart qui sépare deux adversaires dans une course serrée.

« Les sondeurs ne sont pas sourds aux problèmes de l’industrie, et ils essaient de la réparer, juge W. Joseph Campbell, professeur de communication à l’American University, à Washington. Mais ça prend beaucoup d’argent pour faire un très bon sondage, et il y a plusieurs défis : le taux de réponse aux sondages téléphoniques tend à être très bas. »

Cet ancien journaliste a lancé l’été dernier le livre Lost in a Gallup – Polling Failure in U.S. Presidential Elections, dans lequel il revient sur d’autres succès électoraux ayant causé la surprise au vu des sondages.

Les sondages ont toujours un peu de retard, estime-t-il. Des rebondissements de dernière minute pourraient faire basculer les indécis.

« Je pense que c’est toujours une bonne idée d’être prudent et sceptique devant les sondages, dit-il. Ils peuvent se tromper. L’histoire nous l’a démontré. »

2020

Avec la COVID-19, les sondeurs américains ont remarqué un taux de réponse plus élevé à leurs appels au printemps dernier. Ça reste une année « complexe », croit Mme Kennedy, parce que des questions s’ajoutent cette fois concernant l’accès au scrutin et la façon de voter. « On s’attend, quand quelqu’un nous dit qu’il va voter, à ce qu’il vote, et on s’attend à ce que son vote soit compté, mais ça reste à voir », dit-elle.

Elle voit des raisons d’être optimiste sur la fiabilité de plusieurs sondages dans les États, qu’elle juge particulièrement « rigoureux » cette fois-ci.

Je m’attends à l’inattendu. En quatre semaines, tout peut arriver.

Spencer Kimball, directeur de l’Emerson College Polling

Le diagnostic de COVID-19 de Donald Trump pourrait rebattre les cartes, avance-t-il, et pousser ceux qui considèrent le coronavirus comme un enjeu majeur vers Joe Biden, et les autres vers Donald Trump.