En Caroline du Nord, les électeurs afro-américains pourraient faire pencher la balance au scrutin de novembre. Dans la petite ville de Graham, nombre d’entre eux exigent le retrait de la statue d’un soldat confédéré érigée à l’endroit même où le premier constable afro-américain de la ville a été lynché.

Isabelle Hachey
Isabelle Hachey La Presse

Le monument de la discorde

GRAHAM, Caroline du Nord — Samuel Merritt m’a donné rendez-vous dans North Main Street, à l’endroit même où son ancêtre a été traîné de force, pieds et torse nus, par des enragés du Ku Klux Klan. Ils étaient des dizaines, hurlant leur haine, éclairant la nuit de leurs torches. L’un d’eux avait une corde à la main.

Épidémiologiste à la retraite, Samuel Merritt n’avait jamais vraiment connu l’histoire tragique de Wyatt Outlaw. Sa mère s’était contentée de lui dire que son arrière-grand-père avait été enlevé en pleine nuit par le Klan. « Dans la famille, on en parlait toujours à demi-mot. »

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Samuel Merritt, dont l'arrière-arrière grand-père, Wyatt Outlaw, a été pendu à Graham, en Caroline du Nord, par des membres du KKK

Samuel Merritt en a appris plus, ces dernières années, grâce aux travaux de Walter Boyd, historien amateur de Graham, petite ville endormie de la Caroline du Nord.

Ce dernier nous accompagne le long de North Main Street, sur les traces de Wyatt Outlaw et de ses bourreaux. Tout en arpentant la rue principale, il nous offre un terrifiant voyage dans le temps.

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Wyatt Outlaw était le premier constable afro-américain de Graham, raconte Walter Boyd. Dans la nuit du 26 février 1870, des membres du Klan ont fait irruption chez lui et l’ont forcé à le suivre, sous les yeux de ses enfants effrayés. Son seul crime était d’avoir la peau noire.

Nous arrivons à la hauteur du palais de justice. M. Boyd nous entraîne vers un petit parc aménagé dans un coin de la place centrale. Un orme s’élevait ici, autrefois. « C’est là que Wyatt Outlaw a été pendu. »

Dans le parc, un petit groupe nous guette, l’air hostile. Une femme à la teinture blonde et aux jambes décharnées se lève pour brandir un drapeau confédéré. Je me tourne vers Samuel Merritt, seul Afro-Américain parmi nous : « Comment vous sentez-vous, par rapport à ce drapeau ?

– Pas bien !

– Voulez-vous qu’on se déplace ?

– Non, ça va aller… »

Les occupants du parc se sont donné une mission : protéger la statue du soldat confédéré qui se dresse à quelques mètres, devant le palais de justice — et que de plus en plus de gens voudraient déboulonner. Depuis un an, une voiture de police est d’ailleurs postée en permanence au pied du monument.

Ceux qui défendent la statue soutiennent qu’il ne s’agit guère plus qu’un hommage aux morts de la guerre de Sécession ; elle fait partie de leur histoire.

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Walter Boyd connaît bien cette histoire.

Depuis qu’il a pris sa retraite, cet ancien avocat a toujours le nez dans les livres. Un jour, la bibliothécaire de Graham lui a confié qu’il était le seul à s’intéresser à ces vieux bouquins. C’est lui qui a déterré, en bonne partie, l’histoire de Wyatt Outlaw.

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Samuel Merritt et l’historien amateur Walter Boyd

Il se souvient que sa grand-mère lui en a parlé la première. « Son voisin était Jacob Long, le fondateur de la branche locale du Ku Klux Klan. Quand elle était petite, on lui disait : ‘‘Si tu fais des mauvais coups, Jacob Long va te pendre, comme il a pendu cet homme noir !’’ »

La statue du soldat confédéré a été érigée bien après la guerre civile, moins pour honorer les soldats tombés au combat que par opportunisme politique, explique Walter Boyd.

« Autrefois, le Parti démocrate était le parti du Sud. Personne n’aimait les républicains, associés aux Yankees. Puis, les Noirs et les Blancs défavorisés ont uni leurs forces et les démocrates ont commencé à perdre les élections. Alors, les démocrates ont paniqué. Ils ont instauré la ségrégation et ont créé cette mythologie de la guerre civile. À partir de 1900, ils ont érigé des monuments aux confédérés un peu partout en Caroline du Nord. Tous les palais de justice en avaient un. »

Quand la statue de Graham a été inaugurée, en mai 1914, le maître de cérémonie était Jacob Long. Le chef local du Ku Klux Klan. Celui qui avait ordonné le lynchage de Wyatt Outlaw, 44 ans plus tôt, devant ce même palais de justice. Le Bonhomme Sept Heures des enfants de Graham.

Et c’est ce monument que les vigiles autoproclamés du parc, tout comme la police et les élus de la ville, défendent aujourd’hui au nom de l’Histoire.

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Les temps ont changé.

Le Parti démocrate est devenu, par une écrasante majorité, celui des Afro-Américains. Le Parti républicain n’est plus celui des Yankees, mais de Donald Trump.

Environ huit Noirs sur dix appuient Joe Biden, selon les sondages. Bien qu’ils ne forment que 12 % de l’électorat américain, dans les États-pivots comme la Caroline du Nord – où ils comptent pour 22 % de la population –, ils ont le pouvoir de faire pencher la balance du côté démocrate.

À condition, bien sûr, qu’ils aillent voter.

En 2016, les Afro-Américains avaient boudé les urnes. Après sa victoire-surprise, Donald Trump s’en était d’ailleurs félicité : « Ils ne sont pas allés voter. Et c’était gros — alors merci à la communauté afro-américaine ! »

Quatre ans plus tard, Trump risque de ne pas avoir pareille chance. Les Afro-Américains pourraient se mobiliser pour débarrasser la Maison-Blanche du président de la discorde, qui pousse ses partisans les plus féroces à afficher un racisme de plus en plus décomplexé.

Nous vivons des temps fous. Les éléments extrémistes font surface à cause de cet homme, au sommet. Donald Trump n’essaie pas de calmer les choses ; au contraire, il se nourrit du chaos…

Samuel Merritt

Depuis la mort de George Floyd aux mains d’un policier de Minneapolis, en mai, les esprits s’échauffent jusque dans la paisible ville de Graham. Les manifestations contre la statue du soldat se multiplient. En juillet, 700 militants pro-Black Lives Matter (BLM) ont été rudement accueillis par des contre-protestataires d’extrême droite.

Les militants étaient venus scander que la vie des Noirs compte. Mais à l’approche du scrutin, personne n’oublie que leurs votes comptent, aussi.

Même que le 3 novembre, ils pourraient faire la différence.

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En général, on associe aux tribunaux la statue de Thémis, cette déesse de la mythologie grecque aux yeux bandés pour symboliser l’impartialité de la justice.

Mais en Caroline du Nord, les statues qui ornent les palais de justice ont les yeux grand ouverts. Elles rendent gloire aux soldats qui se sont battus pour préserver l’esclavage. Elles ont été érigées par des ségrégationnistes.

Pas étonnant que tant d’Afro-Américains réclament leur déboulonnage. « Le palais de justice est un lieu où vous devriez sentir que vous avez droit à une justice équitable », souligne la pasteure et militante Tamara Kersey.

À la limite, le soldat de Graham pourrait monter la garde au cimetière ou au musée, dit-elle. Mais il doit quitter la devanture du palais de justice. Sa présence est un symbole trop lourd pour les Afro-Américains. Comme si on leur disait : vous n’êtes pas les bienvenus ici.

Des villes voisines ont reconnu le malaise et retiré leurs monuments aux confédérés des places publiques. À Graham, les autorités ont plutôt émis un décret interdisant toute manif autour de la statue. Même deux personnes « rassemblées » sur le trottoir risquaient d’être arrêtées.

En juin, un juge a ordonné la levée du décret, au nom de la liberté d’expression des manifestants.

Thémis veillait au grain.

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Le plus important, ce n’est pas la statue, dit Tamara Kersey. Il faut aller au-delà du symbole, s’attaquer à « l’idéologie qui continue de réprimer les Noirs ».

Les Afro-Américains en ont assez. Du racisme, de la violence policière, des accès limités à l’éducation et aux soins de santé, même de la COVID-19, qu’ils sont presque trois fois plus susceptibles de contracter.

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La révérende Tamara Kersey exige le déboulonnage de la statue du soldat confédéré devant le palais de justice de Graham.

Ce qui s’est passé avec George Floyd a vraiment été un point de bascule. Les gens ne veulent pas élever leurs enfants dans ce monde-là. Ils sont prêts à prendre le risque de faire une différence dans notre société.

Tamara Kersey, pasteure et militante

Samuel Merritt n’a rien d’un militant. Le septuagénaire a passé sa vie à travailler pour la Santé publique de la Caroline du Nord. Mais il appuie le mouvement BLM. « La réalité, c’est que les choses ne changent pas par elles-mêmes. »

Il aimerait, lui aussi, voir partir la statue de Graham. « C’est comme une blessure. À moins de la soigner proprement, cela s’infecte. Ce monument, on ne s’en est jamais occupé. Il faut le faire, si on veut passer à autre chose. »

Les Afro-Américains ont trop souvent été écartés de l’Histoire officielle des États-Unis, ajoute-t-il. « Ce serait bien qu’il y ait un type de commémoration, quelque chose, pour reconnaître ce qui est arrivé à mon ancêtre. »

À Graham, rien ne souligne la mémoire de Wyatt Outlaw, premier constable afro-américain de la ville, lynché par des suprémacistes blancs. Pas de monument, pas de statue, pas la moindre plaque.

Tout sauf Trump, même… des tomates

RALEIGH, Caroline du Nord — Josh Harrison ignore pourquoi sa vidéo est devenue virale. Il se demande encore ce qui a poussé plus d’un million d’Américains à écouter ce qu’il avait dire, lui, exterminateur de son état, propriétaire d’un bungalow ordinaire dans une banlieue ordinaire de Raleigh, en Caroline du Nord.

« Mon père dit que c’est parce qu’à l’écran, je suis l’antithèse de Trump : un redneck, torse nu, qui fume une cigarette. Je ne sais pas. C’était très honnête, en tout cas… »

La vidéo dure une minute. L’image est floue, granuleuse. Josh Harrison s’est filmé dans sa cour, à 2 h du matin. Il avait bu quelques verres. Personne ne lui avait rien demandé. Il n’a fait qu’une prise, sans rien préparer.

Mais il y a mis tout son cœur.

« Salut, je m’appelle Josh, commence-t-il à l’écran. Je vis en Caroline du Nord et j’ai voté pour Donald Trump. »

Il hoche la tête, l’air embarrassé.

Pas le moment dont je suis le plus fier… Je ne voterai plus pour lui !

Josh Harrison

L’homme de 40 ans confie que pour première fois de sa vie, il votera démocrate en novembre. Pas qu’il soit un grand fan de Joe Biden. Ce n’est pas ça, l’enjeu.

Il tire une bouffée de cigarette.

« Si Joe Biden abandonne et que les démocrates présentent une boîte de tomates, je vais voter pour la boîte de tomates, parce que je pense que la boîte de tomates ferait moins de mal que notre président actuel… »

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Pourquoi cette confession publique ?

Républicain depuis toujours, Josh Harrison a senti le besoin de s’excuser d’avoir voté pour Donald Trump en 2016 sans trop y penser, presque par automatisme.

« Vous entendez des choses à propos des femmes, du racisme et du reste, mais vous les balayez. Vous vous dites que c’est juste Trump qui fait le Trump. Je n’aurais jamais pensé que ça serait aussi grave. »

Josh Harrison est ce qu’on pourrait appeler un républicain modéré : conservateur au point de vue économique, progressiste sur le plan social. En quatre ans, il en est venu à détester Donald Trump.

Le président a pourtant désespérément besoin de modérés comme lui pour assurer sa réélection. Il ne peut compter uniquement sur un noyau dur d’indéfectibles partisans. Ça ne sera pas suffisant.

La stratégie électorale de Trump s’appuie sur la conquête des banlieues d’une poignée d’États-pivots, où chaque vote compte pour remporter la mise. En Caroline du Nord, où les banlieues s’étendent et gagnent en diversité, le défi est colossal.

Le camp Trump a bien tenté d’arrondir les angles — en faisant défiler, par exemple, une série d’orateurs afro-américains à la convention républicaine, à la fin août. Les stratèges du président se sont efforcés de lui fabriquer une image plus lisse, plus empathique.

Peine perdue. Donald Trump est incapable de tenir ce rôle-là.

Il préfère annoncer la « destruction des banlieues américaines » si les gens de couleur commencent à s’y établir en masse. Son réflexe politique, qui l’a bien servi jusqu’ici, est d’instiller la peur. Et de diviser pour régner.

S’il décrit en termes apocalyptiques les manifs contre les violences policières organisées après la mort de George Floyd, c’est dans l’espoir de voir les banlieusards blancs se tourner vers lui pour rétablir la loi et l’ordre.

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Ça ne fonctionnera pas auprès de Josh Harrison.

Ce qui l’a poussé à faire sa vidéo, c’en est une autre, insupportable, où l’on voit George Floyd mourir asphyxié sous le genou d’un policier blanc de Minneapolis.

Je n’avais jamais vraiment compris ce qu’on voulait dire par culpabilité blanche. Puis j’ai vu George Floyd appeler sa mère en pleurant, menotté, pendant 8 minutes et 46 secondes. Il n’y a pas d’excuse pour ce qui lui est arrivé. Ça m’a fait voir les choses sous un autre angle.

Josh Harrison

La vidéo l’a secoué. Quelques jours plus tôt, Trump avait déclaré que les Américains pourraient s’injecter du détergent pour guérir de la COVID-19. « Peut-être que la combinaison des deux évènements m’a vraiment fait flipper. »

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Josh Harrison a transmis la vidéo à un groupe de pression appelé « Électeurs républicains contre Trump ». Il s’imaginait qu’une poignée de gens la verraient peut-être.

Il s’est retrouvé à donner des interviews au New York Times et au Washington Post. Son grand-père, fervent partisan de Trump, a appelé sa mère en panique : « Qu’est-ce qui se passe avec Josh ? ! »

Il n’a refusé qu’une interview… à la télé locale. « Le lendemain, signe de Dieu, j’étais chez des clients très pro-Trump quand ils ont ouvert la télé à cette chaîne. Ça m’aurait causé de sérieux problèmes. Ceux qui aiment Trump ne lisent pas votre journal, ni le New York Times ou le Washington Post. Je veux aider la cause, mais je dois penser à ma famille. Je dois mettre de la nourriture sur la table. »

Les affaires et la politique ne font pas bon ménage. Surtout pas en ces temps fous.

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Josh Harrison n’est plus républicain.

Ou plutôt, dit-il, c’est le Grand Old Party qui ne l’est plus.

« Trump a détruit le Parti républicain. Ça m’enrage que personne, à part Mitt Romney, ne se soit tenu debout devant lui. L’hypocrisie de ces gens me rend malade. »

Aujourd’hui, il ne sait plus comment se décrire.

« Je crois au capitalisme. J’ai une entreprise. Je travaille fort. La sueur, le sang et les larmes, je crois en cela. Mais… je ne crois pas que les démocrates vont m’enlever mes armes. Je ne crois pas qu’ils vont saisir mon entreprise. Et je peux vivre avec une augmentation d’impôts si c’est pour avoir un président qui fait la promotion de la paix et non de la haine. »