(New York ) De Sarajevo, où il vit avec sa femme diplomate, Matthew Algeo a suivi les premiers bilans sur l’état de santé de Donald Trump, atteint de la COVID-19, avec un scepticisme fondé sur une expertise particulière.

Richard Hétu Richard Hétu
Collaboration spéciale

En 2011, cet auteur de plusieurs livres a fait paraître The President Is a Sick Man (Le président est un homme malade), récit de la plus grande dissimulation médicale de l’histoire américaine.

« Je pense que nous devons prendre tout ce que dit la Maison-Blanche avec un grain de sel. Et il y a plusieurs précédents historiques qui justifient cette attitude », a-t-il déclaré à La Presse lors d’un entretien par WhatsApp.

« Les présidents ne veulent jamais paraître faibles. Ils sont terrifiés à l’idée de paraître faibles, surtout ce président. Pensez-y : toute la campagne de Donald Trump se fonde sur l’idée qu’il est en meilleure santé que Joe Biden. »

De nombreux Américains partagent le scepticisme de Matthew Algeo, sauf évidemment les partisans les plus convaincus de Donald Trump. Sur CNN dimanche, la journaliste Dana Bash a comparé le médecin du président, Sean Conley, à « Bagdad Bob », surnom donné au porte-parole triomphaliste du régime de Saddam Hussein pendant l’invasion de l’Irak en 2003.

Le DConley venait de reconnaître qu’il avait dissimulé une information cruciale la veille : Donald Trump a bel et bien reçu un supplément d’oxygène pendant une heure à la Maison-Blanche, vendredi. « J’essayais de refléter l’attitude optimiste de l’équipe, du président et du cours de la maladie », a-t-il déclaré lors de son deuxième point de presse en 24 heures, après avoir affirmé que l’état de santé de son patient continuait à s’améliorer.

Un de ses collègues, Brian Garibaldi, a enchaîné en annonçant que le locataire de la Maison-Blanche pourrait recevoir son congé dès lundi et poursuivre ses traitements chez lui. Cependant, pour la deuxième journée de suite, le point de presse a pris fin sans que le DConley ne réponde aux questions les plus pressantes des journalistes.

Les « maux de dents » de Grover Cleveland

« Je ne dis pas que le DConley et ses collègues mentent, a commenté Matthew Algeo. Je dis qu’ils ne disent pas tout ce que nous voudrions savoir ou même tout ce que nous devrions savoir. »

Dans les messages, la dimension politique pèse aussi lourd, sinon plus, que la dimension médicale.

L’auteur Matthew Algeo

Pour le moment, Donald Trump et Sean Conley ne semblent quand même pas avoir atteint un niveau de dissimulation aussi élevé que Grover Cleveland et Joseph Bryant, principaux protagonistes de l’ouvrage The President Is a Sick Man.

En 1893, le président Cleveland s’est réfugié sur un yacht pour y subir en secret une intervention chirurgicale pour un cancer de la bouche. Aux journalistes qui l’interrogeaient sur les rumeurs concernant l’état de santé de son patient, le DBryant a répondu : « Il souffre de maux de dents. »

Le président Cleveland a survécu à son cancer et terminé son deuxième mandat. Ce n’est qu’en 1908 que le DBryant est passé aux aveux. « Il était rongé par le remords d’avoir menti et contribué à détruire la réputation du journaliste qui avait publié l’information exacte », a rappelé Matthew Algeo.

L’auteur s’est intéressé à d’autres dissimulations médicales, dont celle impliquant Woodrow Wilson. Pendant quatre longs mois, le 28e président est demeuré au lit, souffrant officiellement d’un « épuisement nerveux ». Il avait en fait été terrassé par un AVC qui l’avait laissé partiellement paralysé.

À la liste des présidents dont la condition médicale a fait l’objet de dissimulations, on peut ajouter les noms de Franklin Roosevelt, John Kennedy et Ronald Reagan, entre autres. Le jour de la tentative d’assassinat visant Reagan, par exemple, sa garde rapprochée a caché le fait qu’il s’était retrouvé inconscient durant son opération et incapable d’exercer ses fonctions. En vertu du 25e amendement de la Constitution, le vice-président George Bush père aurait dû remplacer le 40e président jusqu’à ce qu’il reprenne possession de ses moyens.

Visite mystérieuse à Walter Reed

Matthew Algeo n’hésiterait pas à ajouter le nom de Donald Trump à la liste précédente. Avant même son arrivée à la Maison-Blanche, le septuagénaire friand de frites et de hamburgers a présenté un portrait suspect de son état de santé.

« S’il est élu, Donald Trump sera, je peux le dire sans équivoque, l’individu le plus sain jamais élu à la présidence », a-t-on pu lire en décembre 2015 dans une lettre signée par le DHarold Bornstein. Le toubib hirsute devait plus tard admettre que le candidat républicain avait lui-même dicté la note.

D’autres épisodes mystérieux ont suivi, dont une visite surprise à l’hôpital militaire Walter Reed en novembre 2019.

Dans un livre publié récemment, le journaliste du New York Times Michael Schmidt assure que le vice-président Mike Pence « se tenait prêt » ce jour-là à prendre la relève de Donald Trump au cas où ce dernier aurait « besoin d’être anesthésié pour une intervention ».

Donald Trump et le DConley ont tous les deux nié que cette visite ait été provoquée par un ACV ou un mini-ACV. À la fin d’un tweet où il a fustigé les médias, le président a ajouté, en allusion à Joe Biden : « Peut-être font-ils référence à un autre candidat, d’un autre parti ! » Mais ni lui ni son médecin n’ont jamais donné une explication satisfaisante concernant l’épisode de novembre 2019 à Walter Reed.

« Cette visite demeure un grand mystère, devenu plus grand encore à la suite du diagnostic reçu par le président, a dit Matthew Algeo. Qui sait si sa condition actuelle n’est pas affectée par la situation qui l’a conduit à Walter Reed il y a un an ? Chose certaine, Donald Trump est le président américain le moins transparent des 40 dernières années côté santé. »

Mais il n’est pas le pire de l’histoire américaine. Du moins, pas encore.