Ce débat, je lui ai trouvé un aspect formidable. Oui, vous avez bien lu. Malgré son insupportable cacophonie. Parce qu’il a été un puissant révélateur de la personnalité des deux candidats et de la direction que prendront les États-Unis selon l’identité du vainqueur.

Philippe Cantin Philippe Cantin
La Presse

D’un côté, un président belliqueux, hargneux, l’insulte toujours à la bouche, marchant dans les caniveaux pour attaquer avec férocité le fils de son rival, comme si l’avenir des États-Unis dépendait du passé de Hunter Biden.

Un président incapable d’exposer un programme cohérent pour les quatre prochaines années, ou de condamner avec force les suprémacistes blancs, ou d’assurer qu’il respectera le résultat de l’élection. Un président qui crie déjà à la fraude électorale parce que les sondages lui sont défavorables.

De l’autre, un challenger à la voix faible, au visage presque blême, avec une fâcheuse habitude de fermer un instant les yeux avant de s’exprimer, comme s’il devait reprendre ses esprits. Un challenger qui a souvent perdu patience face aux frondes de son opposant, le traitant de « clown » et lui conseillant de « se la fermer », sûrement une première dans l’histoire des débats présidentiels.

Mais aussi un challenger qui, au début de chacun des six segments qui ont découpé ce débat, a offert une vision relativement claire des projets de son éventuelle administration.

Et qui a donné un des meilleurs coups de la soirée quand le modérateur Chris Wallace a reproché à Donald Trump de ne pas respecter certaines règles du débat : « Il ne tient jamais parole », a lancé Biden.

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Biden jouait très gros durant ces 90 minutes. Même s’il fait partie du paysage politique américain depuis près de 50 ans, le débat de mardi était une première pour lui. Il devait démontrer aux électeurs qu’il avait l’étoffe d’un président, qu’il possédait le cran nécessaire pour s’installer dans le bureau Ovale.

Parce qu’il ne faut pas s’y tromper : en l’affublant du surnom de « Joe l’endormi », en répétant qu’il était un homme de peu d’énergie et en insinuant que l’absorption d’un produit dopant expliquait peut-être sa bonne performance dans un débat contre Bernie Sanders durant la course à l’investiture démocrate, Trump a réussi à créer un doute dans l’opinion publique : Biden a-t-il les ressources pour diriger les États-Unis ?

Certains prétendront que Biden n’a pas entièrement relevé ce défi durant ce débat. Je ne suis pas aussi sévère. Qu’il s’agisse des relations raciales, de la relance de l’économie et de la lutte contre la COVID-19, il a proposé des solutions et soumis un plan.

Au fil de la soirée, en lisant sur Twitter les commentaires de gens déçus par sa performance, je me suis rappelé une légende tirée du débat entre Richard Nixon et John F. Kennedy en 1960. À cette époque, beaucoup d’Américains ont suivi leur confrontation à la radio. Des analystes ont ensuite prétendu que si Kennedy l’avait emporté auprès de l’auditoire télé, les gens ayant suivi les échanges à la radio avaient plutôt donné Nixon gagnant. En clair, Kennedy avait remporté la bataille de l’image et Nixon, celle du fond.

Mardi, l’image a souvent fait mal à Biden. Mais sur le fond, il a lancé plusieurs solides attaques, notamment face à l’attitude de Trump envers la Russie de Vladimir Poutine.

J’aurais aimé qu’il aille plus loin lorsqu’il tenait un bon filon. En ce sens, il a raté de belles occasions. Il aurait ainsi pu se montrer beaucoup plus incisif à propos des révélations du New York Times sur les déclarations fiscales de Trump, qui n’aurait payé que 750 $ d’impôt fédéral en 2016 et 2017.

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Avec son expérience en télé, son plaisir jubilatoire à se retrouver devant un micro et son attachement aux « faits alternatifs », Trump profitait d’entrée de jeu d’un avantage durant ce débat.

Lorsqu’on est prêt comme lui à dire une chose et son contraire, trop souvent au mépris de la vérité, on profite d’un atout dans une confrontation semblable. Peu importe les énormités qu’on profère, on sait que le public de Fox News et des millions d’autres Américains applaudiront à deux mains. La « base » de Trump, on le sait tous, est solide comme le roc.

Trump a joué son personnage de « dur » dès son arrivée sur scène, le visage fermé comme un boxeur s’apprêtant à disputer un combat de championnat. Et il a ensuite coupé cent fois la parole à Biden, visiblement excédé.

Les partisans de Trump se réjouiront de sa performance, ils vanteront son ton ferme et sa stratégie de garder les griffes sorties durant 90 minutes. Mais le président a peut-être été surpris par la capacité de Biden à tenir le coup jusqu’au bout.

En fait, j’ai trouvé que c’est dans la dernière demi-heure que Trump a paru moins sûr de lui et que Biden a semblé le plus fringant.

Pour Trump, la question est maintenant de savoir si sa conduite durant ce débat lui permettra de renverser la tendance annoncée par les sondages, qui donnent son rival gagnant. Ce serait étonnant. Les partisans de ces deux candidats aux antipodes ne changeront pas de camp en raison de ce débat. Quant aux indécis, tout indique qu’ils sont de moins en moins nombreux.

Cela dit, Trump sera célébré par ses partisans après cette soirée unique dans les annales politiques. La qualité du débat politique ne s’en trouve certes pas renforcée. Mais Biden ne s’est pas laissé intimider. Pas un exercice facile contre un homme comme Trump, qui se fout des règles. Et qui a transformé ce débat en foire d’empoigne.