(New York) Des dizaines de millions d’Américains rivés à leurs écrans, une attente à son comble… Le premier débat mardi entre Donald Trump et Joe Biden s’annonce comme un évènement-spectacle majeur, même si son impact sur le scrutin devrait rester limité, dans un climat ultra-polarisé ne comptant que de rares indécis.

Catherine TRIOMPHE
Agence France-Presse

Le premier duel Donald Trump-Hillary Clinton en septembre 2016 avait enregistré une audience record de 84 millions de personnes : si les chiffres de mardi sont similaires, ce sera plus du triple de l’audience des discours du président et de son challenger lors des conventions républicaine et démocrate. Seul le « Super Bowl » fait mieux, avec quelque 100 millions de téléspectateurs.

« C’est un moment unique […], le seul moment où l’on voit les deux candidats ensemble et les deux grands partis débattre ostensiblement, hors du Congrès », souligne John Koch, professeur spécialiste des débats à l’université Vanderbilt.

Pourtant, pour des spectateurs et internautes bombardés de publicités électorales depuis des semaines, ce duel a peu de chances d’avoir un effet déterminant sur le scrutin du 3 novembre, soulignent les analystes.  

Tous rappellent comment l’ex-secrétaire d’État avait été jugée gagnante des trois débats en 2016-avant de perdre l’élection.

Cette déconnexion entre la prestation des candidats et l’issue du scrutin ne date pas de l’ère Trump : le démocrate John Kerry avait aussi été donné vainqueur face au président sortant George W. Bush en 2004, en vain.

La dernière fois qu’un débat a pesé sur les sondages remonte à 1984, avec une boutade de Ronald Reagan-alors le plus vieux président américain à 73 ans-sur « la jeunesse et l’inexpérience » de son rival, l’aidant à remporter le scrutin.  

Capital « sympathie »

Il faut dire que, depuis le premier duel télévisé américain de 1960, qui opposa Richard Nixon à John F. Kennedy, les débats sont devenus beaucoup moins informatifs, indique Michael Socolow, historien des médias à l’université du Maine.

En 1976, le démocrate Jimmy Carter pouvait encore « présenter des idées nouvelles » face au président sortant Gerald Ford, dit-il. Aujourd’hui, les spectateurs « savent ce que (les candidats) vont dire avant que le débat ait lieu », et l’exercice est essentiellement « un spectacle, qui permet de vérifier s’(ils) connaissent bien leur texte ».

D’autant que les indécis-que ces débats ont vocation à faire basculer- « sont devenus rares », souligne John Koch.

À défaut de revirements, les débats permettent malgré tout à ceux légèrement hésitants de conforter leur choix : en 2016, 10 % des électeurs ayant regardé le débat disaient avoir décidé définitivement « pendant ou juste après le débat », selon l’institut de recherches Pew.

Dans ce contexte, le style - et la sympathie - que dégage chaque candidat compte souvent plus que les mots.  

Les spectateurs pourraient être particulièrement curieux de Joe Biden, que beaucoup connaissent mal.

« Les gens l’observeront, pour voir s’il est sympathique et s’il les met à l’aise », dit David Barker, de l’American University.  

À 77 ans, l’ancien vice-président évoquera immanquablement la perte de sa première femme et de leur fille dans un accident de voiture, en 1972, et la mort de son fils Beau d’un cancer en 2015 : cette tragédie personnelle lui vaut beaucoup d’empathie et s’est souvent avérée « un outil politiquement efficace », selon M. Barker.

Limiter le risque

Mais dans une société ultra-médiatisée, les impressions à chaud des téléspectateurs laissent parfois moins de traces que l’évaluation des candidats par les commentateurs politiques, à l’affût d’une hésitation, d’un geste ou d’une phrase inattendue.

« Ce qui se passe après le débat, et comment il est utilisé, peut avoir plus d’impact » que le débat lui-même, souligne Amy Dacey, ex-responsable du parti démocrate.  

Les candidats peuvent même « essayer de faire dire certaines choses à leur adversaire », pour les réutiliser ensuite dans leurs publicités, dit-elle.

Une chose est sûre : le format de ces débats, arrêté depuis 1988 par une commission spéciale, neutre politiquement, limite au maximum les risques pour les candidats : un animateur fait les questions et les relances, sur des thèmes choisis à l’avance, avec des interventions chronométrées.

La pandémie ne devrait modifier ce rituel qu’à la marge : pas ou très peu de public, et un Joe Biden qui apparaîtra probablement masqué, pour souligner la gravité du coronavirus que Donald Trump est accusé de minimiser.

Pour John Koch, les électeurs auraient pourtant tout à gagner d’un format différent, où les candidats auraient un problème à trancher, qui les obligerait à consulter leurs conseillers puis à expliquer leur décision, en direct.  

Proche de la télé-réalité, « cela plairait aux spectateurs et nous aiderait vraiment à voir qui peut être président », dit-il. « Mais cela ne plaît pas aux responsables des campagnes, qui veulent le moins de surprises possible ».