Joe Biden a beau avoir passé les 10 premières années de sa vie à Scranton, en Pennsylvanie, la victoire du « petit gars du coin » est loin d’être acquise. L’industrie du gaz de schiste y génère d’importants revenus que la population pourrait être tentée de préserver en appuyant Donald Trump. Deuxième d’une série de six reportages réalisés sur le terrain dans des États-pivots.

Richard Hétu Richard Hétu
Collaboration spéciale

Dans le patelin de Joe Biden

SCRANTON, Pennsylvanie — En franchissant le seuil de Hank’s Hoagies, les clients de ce comptoir à sandwichs pittoresque tombent sur Joe Biden, mains dans les poches, sourire au visage et masque accroché à l’oreille.

PHOTO MICHELLE V. AGINS, THE NEW YORK TIMES, PHOTOMONTAGE LA PRESSE

Joe Biden de retour devant la maison où il a grandi, à Scranton, en Pennsylvanie, en juillet dernier

Rien ne sert de lui adresser la parole, cependant. Ce Joe Biden là est peut-être grandeur nature, mais il est fait de carton. Le propriétaire des lieux, Tom Owens, l’a installé à cet endroit il y a 10 ans pour rendre hommage au petit gars du coin devenu vice-président des États-Unis.

PHOTO ERIC BARADAT, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Un Joe Biden en carton accueille les clients de Hank’s Hoagies, à Scranton.

Et Joe Biden, en chair et en os, lui rend la pareille en revenant à l’occasion dans ce commerce où il achetait des friandises à un sou lorsqu’il grandissait à Green Ridge, quartier aux rues ombragées de sa ville natale, Scranton, située dans le nord-est de la Pennsylvanie.

« Nous ne savons jamais quand il vient », dit Tom Owens en préparant des sandwichs avec une assistante. « Nous l’apprenons 10 minutes avant son arrivée, ou un peu plus, quand les gens de la sécurité se pointent. Joe Biden est un bon gars. Nous l’aimons ici. »

Ce sentiment est largement partagé à Green Ridge, si l’on se fie aux affiches électorales plantées devant les maisons coquettes du quartier, dont celle où Joe Biden a vécu jusqu’à l’âge de 10 ans avant de suivre sa famille au Delaware.

PHOTO ERIC BARADAT, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

La maison où Joe Biden a vécu jusqu’à l’âge de 10 ans, sur Washington North Avenue, à Scranton

Y a-t-il encore aujourd’hui un trait qui unit les gens de Green Ridge à l’un des plus célèbres de ses fils ?

« Ils ont la réputation de parler beaucoup, comme Joe Biden, répond Tom Owens. Parlez aux gens du coin, vous comprendrez pourquoi. »

Le vote des cols bleus

Ce trait semble s’étendre à presque tous les citoyens de Scranton, en fait. Longtemps considérés comme un bastion démocrate, cette ancienne ville industrielle et le comté dont elle est le siège, Lackawanna, constituent l’un des champs de bataille les plus importants de la Pennsylvanie, l’État qui pourrait bien déterminer le vainqueur de l’élection présidentielle.

Et les analystes politiques du coin rivalisent de loquacité avec les électeurs locaux.

Scranton reçoit beaucoup d’attention parce que la Pennsylvanie est un État-clé et que la ville est peuplée de cols bleus, dont plusieurs ont tourné le dos au Parti démocrate en 2016.

Jean Harris, politologue à l’Université de Scranton

« La question est de savoir si la ville et le comté basculeront pour de bon dans le camp Trump, comme l’a fait en 2016 le comté voisin de Luzerne, qui avait jusque-là été un château fort démocrate. Chose certaine, chaque vote comptera », ajoute-t-elle en rappelant la courte marge victorieuse du candidat républicain en Pennsylvanie il y a quatre ans : 44 292 voix, ou 0,7 %.

Donald Trump a confirmé cette analyse en s’arrêtant à Old Forge, ville voisine de Scranton, le 20 août dernier, jour du discours d’investiture de Joe Biden à la convention démocrate.

PHOTO BRENDAN SMIALOWSKI, AGENCE FRANCE-PRESSE

Donald Trump lors de son passage à Old Forge, le 20 août dernier

« Il nous rappellera ce soir qu’il est né à Scranton, mais il est parti il y a environ 70 ans. Il a abandonné Scranton, il a abandonné la Pennsylvanie », a déclaré le président à ses partisans.

Scranton contre Park Avenue

Scranton est tout aussi importante pour Joe Biden. C’est la ville sur laquelle se fonde son image de gars issu de la classe moyenne. Une image à laquelle pourraient s’identifier les électeurs blancs de Pennsylvanie qui ne vivent ni à Philadelphie ni à Pittsburgh, ou dans leurs banlieues, et qui ont tourné le dos à la candidate du Parti démocrate en 2016.

« Je vois vraiment cette campagne comme une campagne entre Scranton et Park Avenue », a déclaré l’ancien vice-président lors d’une assemblée citoyenne à Moosic, autre ville voisine de Scranton, en faisant allusion à la chic artère de Manhattan.

Ce message plaît bien à Tom Ruane, camionneur retraité, dont la maison se trouve sur la même avenue — North Washington avenue — que celle où Joe Biden a vécu.

PHOTO AMR ALFIKY, THE NEW YORK TIMES

Les démocrates cherchent à reconquérir le vote des cols bleus de l’État qui lui ont tourné le dos à la dernière élection. Ici, Joe Biden rencontre des pompiers volontaires à Shanksville, en septembre dernier.

« Je crois que Biden se soucie des gens de ce pays et qu’il veut aider les travailleurs, pas seulement les riches », dit-il en installant des décorations automnales sur son balcon.

Tom Ruane n’a pas voté pour Donald Trump en 2016, contrairement à plusieurs de ses connaissances qui le regrettent aujourd’hui, selon ses dires.

« Ils sont absolument dégoûtés. Tout simplement à cause de son comportement, de son attitude envers les travailleurs, envers les personnes âgées, envers tout ce qui a trait à la façon de vivre que nous avons connue en grandissant. Il a dit à la fin de la dernière campagne : ‘‘Votez pour moi. Qu’avez-vous à perdre ? ’’Nous savons ce que nous avons à perdre. Nous avons appris. »

Encore indécise

Les électeurs du patelin de Joe Biden ne sont pas tous aussi catégoriques. Même si elle affirme connaître le candidat démocrate personnellement, Kathleen, une enseignante de 52 ans, se dit encore indécise et préfère taire son nom de famille.

« J’enseigne à plusieurs élèves issus de l’immigration », dit-elle en faisant une marche le long d’un parc de Green Ridge, entre deux cours sur Zoom. « Et ils m’ont exprimé leur crainte que si nous ne construisons pas un mur ou si nous ne renforçons pas nos frontières, les criminels vont venir. Et ça me fait mal d’entendre ça. » Après une pause, elle ajoute : « Je veux seulement une immigration légale, je suppose. J’espère que l’un ou l’autre des candidats veut la même chose. Mais je me pose aussi la question : est-ce que Trump n’est pas meilleur sur ce dossier ? »

PHOTO SHANNON STAPLETON, REUTERS

Des partisans de Donald Trump réunis pour accueillir le président le long d’une route d’Old Forge, en août dernier.

Au centre-ville de Scranton, Robert Durkin n’est pas indécis, mais neutre. En tant que président de la chambre de commerce locale, il se réjouit de la transformation de l’économie de sa ville, mais il refuse d’en attribuer le seul mérite aux politiques économiques de Donald Trump. « Avant la COVID-19, les choses évoluaient dans la bonne direction depuis 10 ans », dit-il en évoquant la croissance de l’emploi dans les secteurs de l’éducation supérieure, de la santé et de la distribution, entre autres.

Il laisse cependant résonner un éclat de rire aux quatre coins d’une salle de conférence quand on lui rappelle un discours de 2016 où Donald Trump a promis le retour du charbon à Scranton. « Il n’y a pas de mine de charbon ici, dit-il. Il n’y a pas eu d’extraction de charbon sous terre depuis 60 ans. »

Une famille déchirée

Le soleil déclinant allonge les ombres dans le quartier natal de Joe Biden. Coiffé d’une casquette de Donald Trump, David Evans vient de finir de tondre la pelouse de sa propriété, située quasiment en face de celle où le candidat démocrate a grandi. Même si la plupart de ses voisins ont planté sur leur terrain des affiches sur lesquelles on peut lire « Scranton aime Joe » ou « Président Biden », l’ancien arbitre de basketball et concessionnaire automobile croit savoir qu’ils cachent leur vraie préférence. « Ils ont peur d’être ostracisés par leurs voisins, dit-il. Je sais pertinemment que plusieurs d’entre eux ne voteront pas pour Biden. »

Quant à lui, il admet d’emblée que Donald Trump est « un trou de cul » centré sur sa propre personne. « Mais il est un grand président », ajoute-t-il en vantant ses réalisations en matière économique et internationale, entre autres. Et pourquoi n’a-t-il pas planté une affiche pro-Trump devant sa maison ? « Ma femme les arrache au fur et à mesure, répond-il. Vous devriez lui parler. »

Quelques minutes plus tard, Janet Evans, ancienne présidente du Conseil municipal de Scranton, apparaît sur le balcon, masquée. Après avoir vanté Joe Biden et dénoncé Donald Trump de façon précise et systématique, la mère de quatre filles, dont trois enseignantes, s’émeut en expliquant comment la politique déchire sa famille.

« Il y a eu dans cette maison des débats animés, trop passionnés. Et ma fille cadette a demandé à son père lors de sa dernière visite : ‘‘Papa, pourquoi est-ce la première fois que notre famille se dispute si âprement, si amèrement, pour une élection, pour une présidence ? Parce que ça n’est jamais arrivé avant.’’Dans plusieurs maisons comme la nôtre, il est devenu impossible d’aborder ce sujet. C’est dire à quel point le débat est devenu vif, intense. »

Janet Evans continue de parler alors que le soleil disparaît derrière les arbres de Green Ridge. Comme Joe Biden et les gens de son coin, elle est intarissable.

Au pays du gaz de schiste, Trump est roi

WASHINGTON, Pennsylvanie — Chaque mois depuis 2012, Mark Rudke reçoit un chèque de la société qui exploite le gaz de schiste enfoui à des milliers de mètres sous sa propriété de deux acres, aux abords de Washington, siège du comté du même nom, en Pennsylvanie.

Tout ce que l’homme d’affaires doit faire pour toucher cette somme, c’est encaisser le chèque.

PHOTO DOUG MILLS, THE NEW YORK TIMES, PHOTOMONTAGE LA PRESSE

Donald Trump s’adressant à ses partisans sur le tarmac de l’aéroport de Moon Township, en Pennsylvanie, mardi dernier

« C’est de l’argent gratuit », dit-il, attablé dans un café de la rue principale de Washington, localité d’environ 13 000 habitants située à 45 km au sud-ouest de Pittsburgh.

PHOTO RICHARD HÉTU, COLLABORATION SPÉCIALE

Mark Rudke

« Je m’en sers pour payer mes factures de téléphone et d’électricité, entre autres », ajoute-t-il avant de préciser qu’il a également empoché une prime de quelques milliers de dollars au moment de signer l’entente avec la compagnie gazière.

Il ne s’agit pas des seules redevances sur le gaz produit que touche Mark Rudke, ni des plus importantes. Sa famille possède une ferme de 88 acres dans un comté voisin sous laquelle une autre entreprise exploite du gaz de schiste grâce à la fracturation hydraulique.

Les chèques mensuels de ce loyer permettent de couvrir beaucoup plus que des petites factures.

Et c’est la raison pour laquelle les partisans de l’industrie gazière de Pennsylvanie ne se comptent pas seulement parmi les dizaines de milliers de travailleurs qui y gagnent directement leur vie. Dans la grande région de l’État sous laquelle s’étend le bassin de Marcellus, deuxième gisement gazier du monde, ces partisans se trouvent aussi parmi tous ceux qui touchent des redevances ou profitent indirectement de la manne.

Et ces gens-là votent.

PHOTO ANNA MONEYMAKER, THE NEW YORK TIMES

Donald Trump saluant des travailleurs de l’industrie du gaz de schiste lors d’une conférence de l’industrie à Pittsburgh, en octobre 2019

Une industrie « cruciale »

« L’industrie du gaz naturel est cruciale pour l’avenir de l’ouest de la Pennsylvanie », dit Bill Bretz, président du Parti républicain du comté de Westmoreland, qui avoisine celui de Washington, et où les puits d’extraction sont aussi nombreux.

Et la position de Joe Biden sur le gaz de schiste est préjudiciable pour tout l’ouest de la Pennsylvanie. C’est une des raisons pour lesquelles les gens se rendront aux urnes et appuieront Donald Trump.

Bill Bretz, président du Parti républicain du comté de Westmoreland

Cette position prête à confusion depuis mars dernier en raison d’un échange lors du premier et dernier duel télévisé entre Joe Biden et Bernie Sanders.

« Je parle de mettre fin à la fracturation hydraulique aussitôt que possible », a déclaré le sénateur du Vermont.

« Moi aussi », a répliqué l’ancien vice-président.

Ce dernier a dû clarifier plus tard sa position : il veut bloquer la délivrance de nouveaux permis de forage horizontal par le gouvernement fédéral sur des terres publiques. Mais il ne remet pas en cause les activités existantes qui utilisent la fracturation hydraulique.

PHOTO KEITH SRAKOCIC, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Un forage de gaz de schiste à St. Mary’s, en Pennsylanie

Qu’à cela ne tienne : Donald Trump et ses alliés exploitent sa déclaration de mars pour l’attaquer sur cette question dans l’ouest de la Pennsylvanie. Ils espèrent continuer à convertir encore davantage à leur cause cette région qui était autrefois solidement démocrate.

« La déclaration de Biden sur la fracturation a ouvert la porte aux républicains », commente Christopher Borick, politologue au Muhlenberg College. « Ils vont pouvoir l’associer à Bernie Sanders et Elizabeth Warren, qui sont plus agressifs sur la question d’interdire la fracturation hydraulique. Il devra répéter et répéter sa position, qui est en phase avec celle de la majorité des électeurs de Pennsylvanie. »

Un combat ingrat

Gillian Graber n’est pas d’accord avec cette position, mais elle se résignera à voter pour Joe Biden.

« Malheureusement, nous sommes dans une situation où nous devons choisir le moindre mal. Encore », dit la directrice de Protect PT, un groupe qui lutte aujourd’hui contre 12 nouveaux projets d’extraction du gaz de schiste dans deux localités du comté de Westmoreland, dont l’un se trouve à 800 mètres de son domicile.

PHOTO ROSS MANTLE, THE NEW YORK TIMES

Un site d’extraction situé près de la petite ville de Marianna, au sud de Pittsburgh

Ce combat est ingrat. En 2015, Gillian Graber se souvient que les autorités municipales avaient donné raison à son groupe en refusant trois permis de forage pour des raisons environnementales et sanitaires. L’industrie a répliqué avec une poursuite de 380 millions de dollars contre la municipalité, qui ne lui a plus jamais résisté par la suite.

« J’ai l’impression qu’il n’y a pas de justice », dit Gillian Graber en faisant référence à une autre cause juridique où son groupe a appelé à la barre des scientifiques et des médecins de renom.

Chaque fois que nous tentons de nous opposer à un projet, nous perdons, car c’est seulement nous contre une très vaste industrie. Dans ce pays, les entreprises ont beaucoup plus de pouvoir que les individus.

Gillian Graber, directrice de Protect PT

Gilliam Graber et ses alliés n’ont qu’une seule consolation : plusieurs projets d’extraction sont en suspens en raison de la baisse des cours du gaz naturel et du ralentissement économique.

Mais cette consolation est bien mince et incertaine.