(NEW YORK) « Notre carrière juridique n’est qu’un moyen pour arriver à une fin, et […] cette fin est de construire le royaume de Dieu. »

Richard Hétu Richard Hétu
Collaboration spéciale

Cette phrase sera répétée, scrutée et débattue si Donald Trump choisit celle qui l’a prononcée, la juge Amy Coney Barrett, pour succéder à la juge Ruth Bader Ginsburg.

Lors d’un rassemblement au Minnesota samedi soir, le président a réitéré sa préférence pour une femme pour remplacer l’icône féministe.

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Donald Trump

« En fait, j’aime beaucoup plus les femmes que les hommes. Je dois le dire », a-t-il déclaré à ses partisans qui ont scandé « FILL THE SEAT » à plusieurs reprises au cours d’un discours décousu de 86 minutes.

Malgré les appels des démocrates – et le dernier souhait de la juge défunte –, Donald Trump souhaite combler ce siège sans attendre l’investiture d’un nouveau président. Il devrait procéder à une nomination dès cette semaine et appeler le Sénat à tenir rapidement un vote de confirmation, chose qui n’est pas acquise.

Mère de sept enfants, fervente catholique et adversaire farouche de l’avortement, Amy Coney Barrett, 48 ans, est considérée comme la candidate favorite de Donald Trump et de la droite religieuse. Nommée en 2017 à la Cour d’appel des États-Unis pour le septième circuit à Chicago, elle avait déjà fait partie des finalistes pour remplacer le juge Anthony Kennedy, parti à la retraite en 2018. En choisissant plutôt le juge Brett Kavanaugh, le président avait confié à son entourage qu’il « réservait » la professeure de droit de l’Université Notre Dame pour le siège de la doyenne de la Cour suprême, dont la santé était fragile.

La juge Barbara Lagoa, 52 ans, l’intéresse aussi. Au début de 2019, cette fille d’exilés cubains était devenue la première Hispanique à siéger à la Cour suprême de Floride, État-clé de l’élection présidentielle.

Une chance inespérée

Quel que soit son choix, Donald Trump se pince peut-être en privé pour s’assurer qu’il ne rêve pas. Même si la mort d’une compatriote de la stature de Ruth Bader Ginsburg n’a rien de réjouissant, il a aujourd’hui la chance inespérée de changer non seulement le cours de l’histoire américaine, mais également celui de la campagne présidentielle.

Si le président parvient à obtenir la confirmation de son choix, il portera la majorité conservatrice de la Cour suprême à six juges contre trois, un rapport de force susceptible de menacer plusieurs acquis progressistes, y compris le droit à l’avortement.

La bataille pour la confirmation de son choix pourrait également permettre à Donald Trump de reléguer au second plan sa gestion de la pandémie de coronavirus, qui a contribué à l’avance de Joe Biden dans les sondages.

Les démocrates tenteront de leur côté d’établir un lien entre la bataille de la Cour suprême et la crise sanitaire. La présidente de la Chambre des représentants, Nancy Pelosi, a ainsi rappelé dimanche matin que l’administration Trump conteste actuellement la loi sur l’assurance maladie de Barack Obama devant la plus haute instance.

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Nancy Pelosi, présidente de la Chambre des représentants

Il ne veut pas défaire le virus, il veut défaire l’Affordable Care Act.

Nancy Pelosi, présidente de la Chambre des représentants

Joe Biden a repris le même message en après-midi.

Cette bataille ne mobilisera donc pas seulement les républicains, qui ont longtemps consacré plus d’attention et d’énergie aux combats entourant la nomination des juges. Dans les 24 heures qui ont suivi la mort de « RBG », les électeurs démocrates ont donné 80 millions de dollars en ligne à diverses campagnes ou causes progressistes.

Cette avalanche de dons ne s’explique pas seulement par le statut iconique acquis ces dernières années par la juge octogénaire. Elle tient aussi à une rancune tenace envers le chef de la majorité au Sénat, Mitch McConnell, qui avait refusé de tenir un vote sur le choix de Barack Obama pour remplacer le juge conservateur Antonin Scalia, mort 269 jours avant le scrutin présidentiel de 2016.

Le sénateur McConnell avait fait valoir à l’époque qu’il revenait aux électeurs de faire ce choix à l’occasion de l’élection. Plusieurs de ses collègues républicains avaient tenu le même raisonnement, sans même se ménager une porte de sortie, contrairement à leur chef de file. Celui-ci avait précisé que sa règle ne tiendrait pas si le président et la majorité au Sénat étaient issus du même parti.

« Le dogme et la loi »

La nomination d’Amy Coney Barrett ne manquerait pas d’exacerber les divisions politiques, culturelles et religieuses aux États-Unis.

Ces divisions ont déjà fait surface en 2017 lors de l’audition de la future juge devant la commission judiciaire du Sénat pour sa confirmation à la Cour d’appel pour le septième circuit.

« Le dogme [religieux] et la loi sont deux choses différentes », a déclaré la sénatrice démocrate de Californie Dianne Feinstein, en faisant notamment allusion à ce discours de 2006 où la juriste avait fait allusion « au royaume de Dieu » devant les diplômés de l’école de droit de l’Université Notre Dame.

« Et je pense que dans votre cas, professeure, lorsqu’on lit vos discours, la conclusion qu’on en tire est que le dogme vit fort en vous, et c’est une préoccupation », a ajouté la sénatrice de confession juive, qui a aussitôt été accusée d’anticatholicisme.

« L’idée que les catholiques sont tellement redevables à Rome qu’ils sont incapables de rendre un jugement indépendant dans le cadre d’une fonction publique a une histoire longue et sordide », a écrit le commentateur conservateur Sohrab Ahmari dans le New York Times.

Amy Coney Barrett a juré de son côté qu’elle respecterait « tous les précédents de la Cour suprême » en tant que juge d’appel.

« Je ne donnerais jamais préséance à mes propres convictions au détriment de la loi », a ajouté cette membre du groupe charismatique catholique People of Praise, qui enseigne notamment que les maris sont les chefs de leurs femmes et doivent exercer l'autorité sur la famille.

Une chose est certaine : les nombreux admirateurs de la juge au sein de la droite religieuse sont convaincus qu’elle serait prête à invalider la décision « Roe v. Wade » garantissant le droit à l’avortement.

À leurs yeux, Amy Coney Barrett mettrait ainsi à profit sa carrière juridique pour construire le royaume de Dieu dont elle a parlé en 2006. Donald Trump et les républicains du Sénat lui donneront-ils la chance d’accomplir cette mission, si telle est vraiment sa mission ? La réponse ne saurait tarder.