Alors que Donald Trump et Joe Biden accélèrent leur campagne en vue du scrutin du 3 novembre, des législateurs républicains se démènent pour restreindre le vote afro-américain dans plusieurs États du Sud. Ces élus imposent des restrictions et, dans les élections étatiques, découpent des districts de façon à choisir leurs électeurs… à la carte. Notre chroniqueuse Isabelle Hachey est allée à la rencontre de citoyens qui se battent pour faire entendre leur voix, en Floride et en Caroline du Nord.

Isabelle Hachey Isabelle Hachey
La Presse

(Sarasota, Floride) En Floride, une personne n’égale pas un vote

Betty Riddle s’est levée à l’aube, fébrile mais triomphante. Elle a enfilé un t-shirt imprimé pour l’occasion : « Première en ligne. Première fois à voter. » C’était le 17 mars 2020, jour de la primaire démocrate en Floride. Dehors, des journalistes faisaient le pied de grue, guettant sa sortie.

Cette résidante de Sarasota, sur la côte ouest de la Floride, n’a pourtant rien d’une célébrité locale. Elle s’apprêtait tout bonnement à glisser son bulletin de vote dans l’urne.

Pour la première fois de sa vie. À 62 ans.

« Je n’avais jamais voté, pas une seule fois. Ja-mais ! »

En 1975, Betty a fait une chose terrible, la première d’une longue et désastreuse série. Elle a poignardé une rivale, dans l’œil. Elle avait 17 ans. On l’a condamnée pour agression armée. Du même coup, on lui a retiré le privilège d’exercer son devoir de citoyenne – à jamais.

PHOTO ISABELLE HACHEY, LA PRESSE

Betty Riddle, une ex-criminelle qui se bat pour voter en Floride

En Floride, jusqu’à tout récemment, quand on était condamné pour un crime – n’importe lequel –, on perdait le droit de voter pour le reste de ses jours. Même après avoir purgé sa peine. Même après avoir payé sa dette envers la société. On n’avait pas de deuxième chance.

On n’avait plus voix au chapitre.

Cette règle pour le moins restrictive a été levée grâce aux efforts de Desmond Meade, un ex-criminel – il préfère le terme plus positif de « citoyen de retour » – qui a vécu dans la rue avant de se reprendre en main et de décrocher un diplôme en droit. En 2014, Desmond a lancé une pétition réclamant un référendum. « Nous avons amassé plus d’un million de signatures ! »

En novembre 2018, la question a donc été soumise aux Floridiens. Victoire éclatante : 65 % des électeurs, toutes couleurs unies, ont approuvé l’amendement 4, restaurant le droit de vote de Betty Riddle, de Desmond Meade et de 1,4 million d’autres « citoyens de retour ».

Le peuple avait parlé. Haut et fort.

Mais ce n’était pas la fin de l’histoire.

Un million quatre cent mille électeurs, c’est plus qu’assez pour faire pencher la balance en Floride, le 3 novembre. C’est assez pour faire tourner cet État pivot du rouge au bleu. Peut-être même pour permettre à Joe Biden d’arracher la victoire à Donald Trump.

Les républicains, qui occupent la maison du gouverneur et contrôlent le Sénat et la Chambre des représentants de Floride, ne l’entendaient pas ainsi.

***

Qu’importe la volonté du peuple ; après le référendum, les législateurs républicains de Floride se sont empressés de concocter de nouvelles règles. De nouvelles restrictions.

Ils ont eu cette idée que Machiavel n’aurait pas reniée : d’accord, les anciens criminels pourraient voter… mais seulement après avoir payé les frais de justice imposés lors de leur condamnation.

Vous savez, dans le conte, lorsque la belle-mère acariâtre affirme doucereusement à Cendrillon que, bien sûr, elle pourra aller au bal, mais pas avant d’avoir accompli une montagne de tâches ménagères ?

C’est exactement ce qui se passe en Floride.

L’objectif, ici, n’est pas tant de recouvrer des dettes impayées que de bloquer l’accès aux urnes à des gens incapables de payer une montagne de frais. Comme la belle-mère qui ne voulait pas tant voir ses planchers briller que d’empêcher Cendrillon d’aller au bal.

Raciste ? Sans doute. Mais politique, surtout. Les Afro-Américains, on le sait, ont tendance à voter massivement démocrate.

Pour Betty Riddle, c’est une évidence.

Ils ne veulent pas qu’on vote parce qu’ils savent qu’on ne votera pas républicain ! Alors, ils font tout en leur pouvoir pour nous arrêter. C’est leur objectif principal : nous arrêter.

Betty Riddle

Les 1,4 million de Floridiens qui traînent un casier judiciaire ne sont pas tous afro-américains, tant s’en faut. Mais ces derniers sont touchés de façon disproportionnée par les restrictions imposées par l’État. Ils sont plus souvent arrêtés par la police, la plupart du temps pour des crimes liés à la drogue. Si bien qu’en 2016, un Noir sur cinq n’avait pas accès aux urnes, en Floride.

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Betty Riddle est furieuse. Elle croyait avoir retrouvé ses droits de citoyenne. Elle croyait enfin avoir une voix, un mot à dire sur la façon dont est menée la société américaine. Mais non.

« Nous nous sommes battus toute notre vie pour nos droits. On finit par nous les donner, mais à condition de payer, s’indigne-t-elle. Qui paie pour voter ?! »

PHOTO SCOTT MCINTYRE, ARCHIVES THE NEW YORK TIMES

À Doral, en Floride, des citoyens s’enregistrent sur la liste électorale en janvier 2019 après la restauration du droit de vote des anciens criminels.

Aujourd’hui, plus personne. Mais autrefois, la poll tax, sorte d’impôt à l’urne, était une stratégie fort populaire, dans le sud des États-Unis, pour freiner les ardeurs des électeurs afro-américains.

Cet impôt faisait partie des lois Jim Crow, instaurées à la fin du XIXsiècle par d’anciens États confédérés pour empêcher les Noirs d’exercer le droit de vote qu’ils avaient acquis en 1870, après l’abolition de l’esclavage.

À l’époque, on faisait passer toutes sortes de tests impossibles aux Afro-Américains qui voulaient s’inscrire sur des listes d’électeurs. On a poussé l’absurde jusqu’à exiger qu’ils devinent correctement le nombre de bonbons (jelly beans) dans un pot en verre. Le message était clair.

Les lois Jim Crow ont tenu pendant des décennies, jusqu’à la montée en force du mouvement afro-américain des droits civiques. Elles ont été démantelées en 1965, après la promulgation par Lyndon B. Johnson du Voting Rights Act, interdisant les pratiques électorales discriminatoires aux États-Unis.

Mais on en a oublié un petit bout, là-bas, dans le Sunshine State.

***

Betty Riddle tient mordicus à voter.

Elle connaît trop de gens, voisins ou amis, qui ont lâché prise. Ils n’ont ni l’argent ni le temps de se battre. « Ils ont une famille, ils y arrivent à peine. Ils ont abandonné. »

Le 3 novembre, ils seront des centaines de milliers, comme eux, à laisser passer le train, trop occupés à survivre. Vraiment, Machiavel aurait été fier.

PHOTO EVAN VUCCI, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Le gouverneur de la Floride, le républicain Ron DeSantis

Betty s’est battue. Avec 16 autres ex-criminels, elle a poursuivi le gouverneur républicain Ron DeSantis. En mai, un juge fédéral leur a donné raison : la Floride a bel et bien créé un « système payer-pour-voter », ce qu’interdit la Constitution.

Betty jubilait… jusqu’à la douche froide. Le 11 septembre, le jugement a été infirmé, à six contre quatre, par une Cour d’appel fédérale. Cinq des six juges majoritaires ont été nommés par Trump.

« Nous vivons dans un État qui force ses citoyens à choisir entre mettre de la nourriture sur la table pour leurs enfants et voter ! », s’est emporté Desmond Meade en conférence de presse, ce jour-là.

PHOTO ISABELLE HACHEY, LA PRESSE

Desmond Meade

La pauvreté ne devrait jamais être une barrière empêchant un citoyen de prendre part à la démocratie. On s’attendrait à ce qu’un État rende les choses plus faciles, pour ses citoyens, lors d’une élection. Pas plus difficiles…

Desmond Meade, en entrevue avec La Presse

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Selon la Cour d’appel, la Floride peut exiger des ex-criminels qu’ils paient leurs dettes à l’État avant de voter… sans leur dire à combien, au juste, s’élèvent ces dettes. À eux de se débrouiller.

Autant leur demander de deviner le nombre de bonbons dans un pot en verre…

C’est qu’en Floride, une panoplie d’amendes et de frais de justice, imposés pour financer les opérations des tribunaux d’un bout à l’autre de l’État, ne sont centralisés nulle part. En outre, des condamnations ont été prononcées il y a des décennies, comme celles de Betty Riddle.

Bref, si vous avez commis plusieurs crimes, dans plusieurs villes et sur une longue période de temps, bonne chance pour savoir combien vous devez à l’État. C’est un fouillis inextricable. Et décourageant.

  • Carmen Brown et Leonel Frage jubilent après qu’un tribunal floridien leur a redonné le droit de vote au terme d’un combat pour permettre aux anciens criminels de voter.

    PHOTO SCOTT MCINTYRE, ARCHIVES THE NEW YORK TIMES

    Carmen Brown et Leonel Frage jubilent après qu’un tribunal floridien leur a redonné le droit de vote au terme d’un combat pour permettre aux anciens criminels de voter.

  • Même scénario pour Dolce Bastien, à gauche, qui reçoit les félicitations de son avocat. Plusieurs juristes de la Floride tentent d’aider d’anciens criminels à naviguer à travers le dédale bureaucratique pour recouvrer le droit de vote.

    PHOTO SCOTT MCINTYRE, ARCHIVES THE NEW YORK TIMES

    Même scénario pour Dolce Bastien, à gauche, qui reçoit les félicitations de son avocat. Plusieurs juristes de la Floride tentent d’aider d’anciens criminels à naviguer à travers le dédale bureaucratique pour recouvrer le droit de vote.

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Betty a bien tenté de se renseigner. Les autorités de Sarasota ont pu remonter jusqu’en 1989 seulement. « Les dossiers plus anciens sont archivés quelque part dans un entrepôt… Ça va prendre des années à les retrouver ! »

Elle a tout de même réussi à savoir que pour voter en novembre, elle devra payer – au moins – 2000 $ US.

Elle ne les a pas.

***

Betty Riddle revient de loin.

Sa vie a chaviré quand elle a été initiée au crack, un soir de party. Ou peut-être bien avant, quand sa mère a été tuée dans sa propre maison. Deux balles tirées par une femme folle de jalousie, un matin où Betty était à l’école. Elle avait 12 ans.

Quelques années plus tard, Betty est devenue accro. Solidement. « Les hommes, l’argent, les bijoux, les voitures… tout tournait autour de la drogue. J’étais mariée à cela. » Elle a eu quatre enfants avec quatre hommes différents. Tous dealers.

Entre les vols, le trafic de drogue, la prostitution et la prison, les années se sont transformées en décennies. « Chaque fois que j’allais en prison, ma fille louait une camionnette pour que je voie mes petits-enfants. Je les ai vus grandir à travers des barreaux. »

En 2002, elle a écopé de 10 ans pour trafic de cocaïne. Ça lui a fichu un coup. Elle se voyait vieillir « en dedans » et a voulu changer. Ce n’était pas une première, bien sûr.

Sauf que cette fois, elle a réussi.

À sa sortie de prison, aucun employeur ne voulait d’elle. « Pas même McDonald’s ! »

Elle a persévéré. Étudié. Bûché. En 2016, elle a été embauchée comme assistante en communication par le bureau d’aide juridique de Sarasota. « Tous les avocats là-bas me connaissaient bien… Je les terrorisais ! », s’étouffe-t-elle de rire.

Betty Riddle ne terrorise plus personne. Au contraire, elle a l’avantage de rassurer les accusés, de les comprendre et de leur prouver que oui, on peut s’en sortir.

« Je leur dis : “Vous savez à quel point je suis tombée bas. Regardez-moi maintenant. Ne laissez pas ce crime définir votre avenir. Vous pouvez faire tout ce que vous voulez.” »

Tout, sauf voter.

À l’assaut de la gerrymandre

PHOTO TRAVIS DOVE, ARCHIVES THE NEW YORK TIMES

Un bureau de scrutin à Charlotte, en Caroline du Nord, lors de la dernière élection présidentielle en 2016

(Raleigh, Caroline du Nord) Becky Harper a combattu le monstre.

La gerrymandre.

Une bête hideuse apparue pour la première fois le 26 mars 1812, au Massachusetts. « La Gerry-Mandre : une nouvelle espèce de monstre », titrait ce jour-là The Boston Gazette. La manchette coiffait la caricature d’une salamandre ailée aux pattes griffues, étrangement contorsionnée.

IMAGE TIRÉE DE WIKIMEDIA COMMONS

La Gerry-Mandre telle que publiée par le Boston Gazette, le 26 mars 1812

En y regardant de plus près, le lecteur constatait que la salamandre en question avait la forme d’un nouveau district de la région de Boston, que le gouverneur de l’État, Elbridge Gerry, venait de découper à son avantage.

Le mot-valise gerrymander était né. Depuis, aucun scrutin n’a lieu aux États-Unis sans qu’il ne soit utilisé pour décrire le découpage électoral à des fins partisanes.

(Le gerrymandering ne s’applique toutefois pas vraiment à l’élection présidentielle, les grands électeurs de 48 des 50 États – le Maine et le Nebraska font exception – étant entièrement attribués au candidat qui a obtenu le plus de vote à l’échelle de l’État, sans égard aux résultats dans chaque district.)

Aucun État n’est « gerrymandré » avec plus d’enthousiasme que la Caroline du Nord, où habite Becky Harper, agente immobilière de la région de Raleigh.

Les républicains, qui contrôlent les deux chambres de la législature depuis 10 ans, ont fait du bon travail.

« La Caroline du Nord est ce qu’on appelle un État violet, où les résultats des votes sont très serrés entre les démocrates et les républicains », explique Mme Harper.

PHOTO TRAVIS DOVE, ARCHIVES THE NEW YORK TIMES

Un groupe de militants manifeste, en juin 2019, devant l’assemblée législative de la Caroline du Nord en brandissant les mots « For The People » [« Pour le peuple »] afin de réclamer un découpage juste de la carte électorale.

Or, cette réalité ne se reflète pas sur le terrain politique. En 2018, avec 50,4 % du vote, les républicains ont raflé 10 des 13 sièges de la Chambre des représentants. Ce qui devait être une course serrée s’est transformé en raz-de-marée rouge.

Tout ça, grâce au gerrymandering.

Il y a eu dans cet État des districts qui serpentaient ridiculement à travers les communautés afro-américaines afin de limiter le plus possible la portée de leur vote.

« Dessiner les cartes électorales est devenu une science », souligne Mme Harper. Grâce à des données démographiques ultra-précises, les législateurs « peuvent pratiquement cibler chaque maison ».

PHOTO ISABELLE HACHEY, LA PRESSE

Becky Harper

Ils tracent des lignes qui diluent le vote démocrate et renforcent le vote républicain.

Becky Harper

Membre de l’organisme non partisan Common Cause, Mme Harper fait partie des plaignants qui ont poursuivi les représentants de la Caroline du Nord pour mettre fin à ce redécoupage extrême.

La réplique des républicains ? Pure fantaisie. Les monstres n’existent pas. « Une gerrymandre est, par définition et compréhension commune, un étrange dessin de monstre. Cette carte n’est clairement pas ça », ont-ils affirmé dans une déclaration officielle, en 2018.

Un journaliste du Washington Post s’est alors amusé à dessiner des yeux globuleux à un district qui semblait sur le point d’avaler tout cru la ville – démocrate – de Raleigh…

IMAGE TIRÉE DU COMPTE TWITTER DE CHRISTOPHER INGRAHAM

Le gerrymandering, version Caroline du Nord

En 2019, la Cour suprême de la Caroline du Nord a donné raison à Common Cause : le découpage des districts en fonction de la race violait la constitution de l’État. « La législature républicaine a été forcée de les redessiner, ce qu’elle a fait de façon légèrement plus favorable », dit Mme Harper.

Ce ne sera peut-être pas suffisant pour faire pencher la balance lors des élections au Sénat et à la Chambre des représentants de la Caroline du Nord, le 3 novembre. Avec ce jugement, la gerrymandre a été affaiblie. Mais le monstre n’a pas été vaincu.