La campagne présidentielle américaine pourrait mener à une élection contestée et même ouvrir la voie à une crise constitutionnelle d’envergure, préviennent des politologues inquiets de l’impact de la pandémie et des mises en garde du président Donald Trump relativement au vote par correspondance.

Marc Thibodeau Marc Thibodeau
La Presse

« Normalement, le public américain suit la sortie des résultats de l’élection présidentielle comme un évènement sportif et s’attend à connaître qui a gagné et perdu avant d’aller au lit le jour du vote », souligne Lawrence Douglas.

L’édition de 2020, qui se tient sur fond de pandémie, a peu de chances de se dérouler aussi simplement et pourrait même déboucher sur une crise d’envergure, une sorte de « Tchernobyl électoral » lourd de conséquences pour la démocratie américaine, prévient ce professeur de droit.

M. Douglas, qui est rattaché à l’Amherst College, du Massachusetts, a abordé le sujet en mai dans un livre où il s’alarme du comportement que le président Donald Trump risque d’adopter s’il pense se diriger vers une défaite aux urnes.

Les développements des derniers mois n’ont fait que renforcer l’inquiétude de cet analyste, qui tient plus particulièrement à l’importance que prendra le vote par correspondance dans le scrutin.

Comme les risques de contagion à la COVID-19 demeurent importants au sud de la frontière, nombre d’États s’attendent à ce que les citoyens rechignent à se rendre aux urnes et préfèrent faire connaître leur choix par la poste, créant un afflux sans précédent de bulletins de vote qui seront longs à dépouiller et pourraient entraîner des délais considérables dans la désignation du gagnant.

La situation, note M. Douglas, pourrait devenir particulièrement problématique si les résultats sont serrés et qu’un ou deux États essentiels pour atteindre le seuil critique de 270 voix au Collège électoral doivent retarder l’annonce du gagnant local de plusieurs jours.

PHOTO KYLE GRILLOT, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

« Laissez l’Amérique voter ! » peut-on lire sur cette pancarte aux allures d’enveloppe postale tenue par une militante, lors d’une manifestation se tenant devant un bureau de l’United States Postal Service (USPS) de Los Angeles visant à réclamer notamment le renvoi du grand patron de l’USPS Louis DeJoy, le 22 août.

Selon plusieurs études, le vote par correspondance est plus populaire auprès de l’électorat démocrate. Si Donald Trump semble en position de remporter la Pennsylvanie, le Michigan ou encore le Wisconsin en raison des voix comptées le 3 novembre, il pourrait voir son avance s’éroder tranquillement dans les jours suivants, à mesure que les bulletins reçus par la poste seront consignés, un phénomène désigné comme le « blue shift » (« décalage bleu », en référence à la couleur associée au Parti démocrate).

Le président, qui ne cesse de dire que le vote à distance est frauduleux, pourrait crier victoire dans un premier temps, insister ensuite sur le fait qu’il y a maldonne alors que le résultat se renverse et pousser les élus locaux d’allégeance républicaine à signaler que les grands électeurs d’un État donné lui reviennent.

Un gouverneur démocrate pourrait signaler le contraire, empêchant le Congrès d’officialiser début janvier le décompte final, faute de pouvoir statuer sur l’attribution des voix.

Dans une étude parue en 2019, Edward Foley, un spécialiste américain des élections rattaché à l’Ohio State University, notait qu’un tel scénario pourrait déboucher sur une crise d’envergure puisque les procédures prévues au Congrès par la Constitution en cas d’élection contestée sont « regrettablement déficientes ».

Rien ne dit par ailleurs que la Cour suprême serait habilitée à trancher relativement à l’attribution des voix des grands électeurs revendiquées de part et d’autre, créant une impasse, indiquait M. Foley.

L’élection présidentielle de 2000, qui avait vu George W. Bush l’emporter après une longue dispute relativement aux résultats enregistrés en Floride, ne s’était résolue qu’après une intervention du plus haut tribunal du pays et la concession de la victoire par le candidat démocrate Al Gore, qui a préféré couper court aux contestations plutôt que de précipiter une crise paralysante.

L’impact du blue shift s’est fait sentir lors des élections de mi-mandat de 2018, en Floride, créant une situation qui rappelle celle évoquée par M. Douglas pour l’élection à venir.

Le décompte des voix dans les courses pour les postes de sénateur et de gouverneur en jeu en Floride plaçait initialement les candidats républicains en tête, mais le dépouillement du vote par correspondance a commencé à faire fondre leur avance.

Donald Trump était alors intervenu sur Twitter pour réclamer que la victoire leur soit accordée sous prétexte qu’une fraude était en cours. Finalement, les deux républicains ont été élus après complétion du dépouillement.

Le président, note M. Douglas, répète à qui veut l’entendre qu’une éventuelle défaite de sa part ne pourrait être que le résultat d’une fraude liée au vote par correspondance et semble déterminé à mettre la table pour d’éventuelles contestations.

« Il cherche à créer une situation du type “face je gagne, pile tu perds” », dit l’analyste, qui s’inquiète du fait qu’une part importante de l’électorat républicain se dit convaincue que le vote par correspondance est frauduleux, même si rien n’indique que c’est le cas.

« Il n’y a pas de données concluantes à ce sujet. L’idée de fraude est utilisée comme un prétexte pour restreindre l’accès au vote par correspondance », souligne Monika McDermott, spécialiste des élections de l’Université Fordham, à New York.

Elle s’inquiète du fait que des contestations juridiques sont en cours dans des dizaines d’États relativement aux critères devant permettre l’utilisation de cette technique de vote par les électeurs.

Certains d’entre eux permettent le recours universel au droit de vote par correspondance et prévoient d’envoyer des bulletins par la poste à tous les électeurs, alors que d’autres imposent une approche restrictive excluant comme motif, par exemple, le risque de contracter la COVID-19.

« Ça part dans toutes les directions », dit Mme McDermott, qui ne s’attend pas à ce que le président puisse être désigné le soir du 3 novembre.

« Je n’ai aucune raison de penser que ce sera le cas », relève la chercheuse.

Je pense que le dépouillement risque plutôt de s’étendre sur une semaine.

Monika McDermott, spécialiste des élections de l’Université Fordham, à New York.

Mme McDermott dit craindre les tensions sociales susceptibles de découler de ce délai s’il est mal compris par la population.

Michael McDonald, un politologue de l’Université de la Floride, s’attend à ce qu’il y ait des problèmes avec le vote par correspondance et des contestations juridiques au cours des prochains mois, mais il demeure optimiste quant à la possibilité que l’électorat américain soit fixé sur l’identité du président le jour même du scrutin.

Plusieurs États importants, dont la Floride, ont montré durant les primaires démocrates qu’ils étaient en mesure de gérer efficacement, dit-il.

Richard Hansen, un spécialiste des élections américaines rattaché à l’Université de Californie à Irvine, pense que le scrutin présidentiel ira sans doute en « temps supplémentaire » si le résultat est serré.

« Je crains, en considérant les allégations de fraude avancées par le président, que Donald Trump tente de crier prématurément victoire s’il a l’avance dans un État-clé le soir de l’élection », indique-t-il dans un courriel.

Lawrence Douglas pense que les responsables électoraux dans les différents États américains devraient prendre les devants et sensibiliser la population à la possibilité que le résultat final se fasse exceptionnellement attendre. Et bien souligner le fait que d’éventuels délais ne sont pas synonymes de fraude.

« Le problème, c’est que la plupart de ces responsables ont des affiliations politiques et qu’il est difficile, dans le contexte hyperpartisan actuel, d’amener les intervenants locaux à s’entendre sur une déclaration commune », souligne-t-il.

La poste sous la loupe

PHOTO TOM BRENNER, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Le patron de la poste américaine Louis DeJoy est entendu par le Comité de surveillance et de réforme de la Chambre des représentants pour répondre aux allégations émises par les démocrates selon lesquelles des réformes ont été mises en place pour ralentir le fonctionnement du système postal en vue des élections de novembre, à Washington, le 24 août.

L’importance du vote par correspondance dans le scrutin a débouché au cours des dernières semaines sur un vif affrontement autour de la poste américaine. Le camp démocrate accuse son dirigeant, Louis DeJoy, un important donateur du président Donald Trump, d’avoir mis en place des mesures pour ralentir le fonctionnement du système postal et retarder l’acheminement éventuel de bulletins de vote, par exemple en interdisant au personnel de faire des heures supplémentaires. Le camp républicain rejette ces allégations comme de la paranoïa pure et simple, mais refuse d’approuver une aide financière susceptible de renflouer la poste, qui est confrontée à un énorme déficit. Le président a déclaré publiquement, pour expliquer son opposition à l’aide proposée, que les démocrates voulaient permettre par cette mesure aux États d’offrir le vote par correspondance à tous leurs citoyens. Michael McDonald, de l’Université de la Floride, indique que certains ralentissements ont été observés au cours des derniers mois dans les services postaux. Il semble cependant qu’ils sont plus prononcés dans les régions rurales, ce qui pourrait, selon l’analyste, s’avérer plus pénalisant pour les républicains en considérant la répartition de leur électorat.

Les bureaux de scrutin se raréfient

Les primaires tenues durant la pandémie aux États-Unis indiquent que le nombre de bureaux de vote risque d’être considérablement réduit le jour du scrutin présidentiel, en novembre, en raison de considérations sanitaires. Moins d’établissements seront rendus disponibles pour accueillir les bureaux et moins de gens sont susceptibles de vouloir y travailler, un problème exacerbé par le fait que les scrutateurs sont souvent relativement âgés et donc plus à risque. Dans certaines villes, le problème a pris une envergure considérable. On relève par exemple que cinq bureaux de vote étaient disponibles à Milwaukee en avril, comparativement à 180 en temps normal. À Atlanta, des files considérables se sont formées à plusieurs endroits, forçant des électeurs à patienter des heures en prenant un risque pour leur santé. « Il y a eu de toute évidence beaucoup de problèmes, mais des améliorations ont été apportées. Il y aura des ratés, mais il faut espérer que les choses se passeront mieux le soir de l’élection » présidentielle, dit Michael McDonald, de l’Université de la Floride.