Le mouvement de protestation contre l’injustice raciale continue de prendre de l’ampleur aux États-Unis, dans la foulée de l’affaire Jacob Blake. Après deux nuits de heurts, la colère s’est déplacée mercredi du côté de la NBA, où des joueurs ont décidé de boycotter des rencontres, forçant le report de trois matchs des séries éliminatoires. D’autres ligues et athlètes leur ont emboîté le pas. Pour plusieurs experts, il pourrait s’agir d’un moment important pour l’histoire des Noirs, à quelques mois seulement d’une élection présidentielle déjà teintée par la pandémie.

Henri Ouellette-Vézina Henri Ouellette-Vézina
La Presse

« Nous sommes fatigués de ces meurtres et de l’injustice », a martelé George Hill, arrière des Bucks de Milwaukee, au site The Athletic. Plus tôt, la vedette des Lakers de Los Angeles, LeBron James, avait aussi demandé du « changement » dans un tweet qui a fait le tour du web. « J’en ai marre », avait écrit James.

À Kenosha, ville du Wisconsin, la police a grièvement blessé dimanche Jacob Blake, un Afro-Américain de 29 ans, en lui tirant plusieurs balles dans le dos. La scène s’est déroulée devant ses trois enfants, alors qu’il tentait de reprendre place dans sa voiture. Sa famille a précisé qu’il risquait de rester paralysé à vie.

Depuis la diffusion d’une vidéo de la scène, les manifestations s’enchaînent pour réclamer justice et l’interpellation des agents impliqués, qui ont pour l’instant été mis à pied. Le président Donald Trump, qui a fait des questions de sécurité un axe majeur de sa campagne, a annoncé l’envoi de renforts dans le secteur. Sur Twitter, il a indiqué que son gouvernement ne permettrait pas que l’« anarchie » règne dans les rues.

En soirée mercredi, les autorités du Wisconsin ont fait savoir que Jacob Blake avait un couteau dans son véhicule au moment des faits. Il en aurait fait part aux agents. Selon le département de la Justice, la police a été envoyée sur les lieux après un appel d’une femme disant que son « petit ami » était chez elle et « n’était pas censé » y être. Plus tôt, un adolescent de 17 ans, Kyle Rittenhouse, admirateur avoué de la police, avait été arrêté relativement à une fusillade meurtrière survenue durant la nuit de mardi à mercredi à Kenosha, en marge des manifestations déjà en cours.

L’équipe de campagne de Donald Trump, dont Kyle Rittenhouse était un partisan, s’est d’ailleurs dissociée de la fusillade dans un communiqué. « Cet individu n’a rien à faire avec notre campagne et nous soutenons pleinement nos fantastiques forces de l'ordre pour leur action rapide dans cette affaire », écrit-on.

PHOTO ADRIA-JOI WATKINS, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Adria-Joi Watkins et Jacob Blake

Des effets sur le vote ?

Selon Godefroy Desrosiers-Lauzon, de l’UQAM, spécialiste de l’histoire des Noirs aux États-Unis, l’affaire Blake pourrait marquer un tournant dans la lutte pour l’égalité. « Ce n’est pas juste un feu de paille. Si l’indignation dure à long terme, ce cas pourrait s’inscrire dans une prise de parole qui mène à des victoires électorales. C’est ce genre de bouleversement qui fait en sorte qu’aujourd’hui, Kamala Harris est candidate à la vice-présidence », explique-t-il. Le phénomène Black Lives Matter pourrait même gagner en influence dans les prochaines semaines, croit-il, pour autant que l’attention médiatique et politique ne soit pas déviée.

Ce mouvement peut aujourd’hui se nourrir de ce qui est arrivé, et emmener des représentants au pouvoir pour changer les choses.

Godefroy Desrosiers-Lauzon, spécialiste de l’histoire des Noirs aux États-Unis

Expert de la politique américaine à la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques, Rafael Jacob affirme que les évènements de Kenosha marquent un précédent important en matière de lutte antiraciste. « On n’est pas dans une métropole, mais bien dans une petite banlieue. À plusieurs points de vue, ça peut faire toute la différence », illustre-t-il.

À quelques mois d’un vote crucial aux États-Unis, M. Jacob remarque par ailleurs que les débordements entourant les manifestations — et les deux morts qui sont survenues en marge de celles-ci — pourraient devenir une « patate chaude » pour le Parti démocrate et le Parti républicain. « D’un côté, c’est très dangereux politiquement pour les démocrates, qui ont été hésitants à condamner les excès commis par le mouvement parce qu’ils ne voulaient pas être vus comme y étant opposés. Et de l’autre, Donald Trump marche aussi sur des œufs, puisque ça se produit sous sa gouverne », témoigne-t-il.

Tout ça risque d’avoir un impact sur le vote, mais ça reste difficile à prédire. Il peut encore se passer beaucoup de choses en deux mois.

Rafael Jacob, de la Chaire Raoul-Dandurand

Un changement « qui s’annonce »

L’indignation du milieu sportif, elle, est palpable. Outre les joueurs de la NBA, la joueuse de tennis Naomi Osaka, qui devait jouer jeudi en demi-finale du tournoi WTA de Cincinnati, a annoncé qu’elle se retirait du tableau, pour protester après les tirs de policiers sur Jacob Blake. Le baseball majeur, la WNBA et la MLS ont aussi reporté des matchs.

PHOTO ASHLEY LANDIS, ASSOCIATED PRESS

Le match entre les Bucks de Milwaukee et le Magic d’Orlando a été la première rencontre annulée dans la NBA mercredi. Puis, tout a déboulé.

Aux yeux de l’historien Greg Robinson, qui enseigne aussi à l’UQAM, ces boycottages annoncent peut-être quelque chose de très grand. « À long terme, il y a vraiment un changement qui s’annonce. Les jeunes sont plus ouverts à une compréhension de ce qu’est le racisme systémique, et la nature même de la société américaine », avance-t-il.

Il n’y a pas que des Noirs dans ces manifestations. On voit aussi beaucoup de Blancs remettre en question l’histoire collective avec laquelle nous avons grandi.

Greg Robinson, professeur au département d’histoire de l’UQAM

Le récit d’une fusillade meurtrière

Kyle Rittenhouse, ce jeune adolescent américain arrêté après la fusillade de mardi soir, a fui l’État du Wisconsin après le drame. Il a été appréhendé en Illinois, avant d’être accusé de meurtre au premier degré. Il doit comparaître vendredi.

La confirmation de son arrestation est survenue alors que son nom circulait depuis plusieurs heures sur les réseaux sociaux relativement à des vidéos filmées dans la nuit de mardi à mercredi dans la ville de Kenosha, où deux personnes ont été tuées et une autre grièvement blessée par balle.

Dans l’une des vidéos, on peut voir un jeune homme blanc armé d’un fusil d’assaut courir dans la rue pour échapper à des poursuivants alors que des gens crient qu’il vient de tirer sur quelqu’un. Après avoir perdu pied, il prend son arme et ouvre le feu, touchant une personne qui tombe au sol.

Le suspect part ensuite dans la direction de véhicules de police qui arrivent sur les lieux. Les policiers ne semblent pas du tout s’intéresser à lui, le laissant poursuivre sa route, arme à l’épaule, alors qu’il levait les bras apparemment pour se rendre. Notons que le même homme avait été vu plus tôt dans la soirée à proximité d’une station-service en compagnie d’un groupe de civils lourdement armés disant vouloir protéger l’établissement contre d’éventuels pilleurs.

Dans une autre vidéo filmée avant la fusillade, il se fait offrir des bouteilles d’eau par des policiers à bord d’un véhicule blindé qui disent apprécier la présence du groupe. Le shérif du comté de Koenosha, David Beth, a indiqué mercredi à un quotidien local qu’un groupe de « miliciens » patrouillait depuis quelques jours dans la ville.

IMAGE ASSOCIATED PRESS

Kyle Rittenhouse

Climat de vives tensions

Lundi, les manifestations s’étaient accompagnées de scènes de pillage, ce qui avait conduit le gouverneur démocrate de l’État, Tony Evers, à annoncer le déploiement de 250 soldats de la Garde nationale. Un groupe se présentant sous le nom de Kenosha Guard avait appelé sur Facebook les « patriotes désirant prendre les armes » à se rendre sur place.

La police n’a pas indiqué si Kyle Rittenhouse, qui réside à Antioch en Illinois, à une demi-heure de route de Kenosha, s’était présenté en réponse à cet appel. Sa propre page Facebook a rapidement été retirée mercredi, mais celle de sa mère le montrait sur des photos comportant de multiples messages de soutien aux forces de l’ordre.

Mercredi, le candidat démocrate Joe Biden a aussi commenté le sort de Jacob Blake, disant que ce qui lui était arrivé aux mains de la police « donnait la nausée ». Il a affirmé dans la foulée que les manifestations contre la violence policière étaient nécessaires, mais devaient demeurer pacifiques.

« La violence gratuite ne nous guérira pas. Il faut mettre un terme à la violence — et pacifiquement unir nos forces pour réclamer justice », a-t-il dit, sans aborder dans son message la fusillade meurtrière survenue au Wisconsin.

— Avec Marc Thibodeau, La Presse