Après avoir échangé quolibets et menaces pendant des mois, le président des États-Unis, Donald Trump, et le dirigeant de la Corée du Nord, Kim Jong-un, ont tenu en 2018 ce qui devait être un sommet historique entre les deux pays à Singapour.

Marc Thibodeau Marc Thibodeau
La Presse

Le tête-à-tête, très largement médiatisé, a débouché sur une vague promesse de dénucléarisation qui ne s’est pas concrétisée. Les déclarations d’amitié entre les deux politiciens ne sont plus qu’un vague souvenir et l’impasse demeure à quelques mois de l’élection présidentielle.

« C’est un échec total », tranche Tom Collina, un expert des questions de prolifération nucléaire du Fonds Ploughshares qui avait accueilli avec enthousiasme la tenue du sommet.

Donald Trump a réussi à faire en sorte que la conversation s’amorce, à obtenir une rencontre avec Kim Jong-un, mais il n’a jamais élaboré de plan pour pouvoir arriver à de véritables résultats sur le plan diplomatique.

Tom Collina, expert des questions de prolifération nucléaire du Fonds Ploughshares

Les détails ont été laissés, note M. Collina, à des membres de son équipe, dont le faucon à la Sécurité nationale, John Bolton, qui ne voulaient rien entendre de concessions envers le potentat nord-coréen, condamnant l’exercice.

Du point de vue du président américain, dit le spécialiste, le but premier du sommet, et d’un autre qui a suivi un an plus tard, était de se donner une stature d’homme d’État.

« Donald Trump ne s’intéresse pas aux détails. Tout ce qu’il fait est pensé en fonction du public américain », souligne M. Collina, en relevant que la population du pays est assez peu attentive aux détails de la politique étrangère.

Fred Kaplan, auteur et journaliste américain couvrant les questions de sécurité nationale et de politique étrangère pour Slate, dresse un constat similaire dans le dossier iranien.

Le président a annoncé avec fracas en 2018 que les États-Unis se retiraient de l’accord nucléaire multilatéral négocié sous la gouverne de son prédécesseur, Barack Obama, et a multiplié ensuite les sanctions et les déclarations hostiles contre Téhéran avant de frôler un affrontement militaire majeur en janvier à la suite de l’assassinat ciblé du général Qassem Soleimani.

« Mais que veut-il obtenir en bout de course ? S’il veut faire chuter le régime comme certains membres de l’administration l’ont suggéré, comment entend-il y parvenir avec ce qu’il a fait ? », dit l’analyste, qui évoque un probable renforcement des tenants de la ligne dure en Iran si le conflit s’envenime encore.

La lutte contre le groupe armé État islamique en Syrie témoigne aussi, dit-il, d’une certaine confusion, puisque le président a laissé libre cours ensuite à la Turquie pour frapper les alliés kurdes qui avaient porté la bataille contre les intégristes avec le soutien américain.

De manière générale, Donald Trump n’a pas de vision globale ou d’appréciation claire de ce que sont les intérêts stratégiques des États-Unis.

Fred Kaplan, auteur et journaliste américain

M. Kaplan s’inquiète de l’impact des penchants isolationnistes du président et de sa propension à ignorer les avis de diplomates qualifiés.

Le chef d’État américain, dit-il, semble prendre plaisir à irriter ses alliés, au sein de l’OTAN et ailleurs, et multiplie sans gêne les déclarations enthousiastes envers des dirigeants autoritaires, minant la capacité du pays à jouer son rôle traditionnel sur la scène internationale.

Les déclarations de principe américaines sur l’importance de la démocratie et des droits de la personne ont parfois servi de manière « hypocrite » à justifier des interventions étrangères « néocoloniales », note M. Kaplan, mais l’absence sous l’administration Trump de tout leadership sur ce plan laisse un vide important.

« Il n’y a pas vraiment de pays qui soit capable de chausser les souliers américains », pour assurer la stabilité des alliances occidentales et prévenir potentiellement l’expansionnisme chinois en Asie, dit-il.

Guy Saint-Jacques, ancien ambassadeur du Canada en Chine, relève que le pays asiatique est probablement, avec la Russie, le principal bénéficiaire des orientations données à la politique étrangère américaine par Donald Trump, même si celui-ci adopte une posture agressive à son égard en matière de commerce.

Le régime communiste, dit M. Saint-Jacques, agit énergiquement sous la gouverne du président Xi Jinping pour élargir son influence étrangère, notamment par l’initiative de la Nouvelle route de la soie (Belt and Road Initiative), qui entraîne des investissements en infrastructures de milliards de dollars dans des pays en manque d’argent.

Il continue par ailleurs de mener la répression sur son territoire, tant à Hong Kong que dans le Xinjiang, tout en menaçant de sanctions les pays qui osent critiquer ses façons de faire.

La construction d’alliances est importante pour faire face aux menaces de représailles chinoises et éviter que les voix critiques se taisent, mais paraît plus difficile à articuler dans un contexte où les institutions multilatérales sont décriées par les États-Unis, relève l’ex-diplomate.

« Donald Trump a fait beaucoup de dommages et la Chine en a profité, mais ce ne sont pas des dommages irrémédiables », pense-t-il.

Tom Collina pense qu’une victoire de l’ex-vice-président Joe Biden, le candidat démocrate à l’élection présidentielle de novembre, permettrait de renverser la vapeur et de reconstruire progressivement ce qui a été détruit.

« Mais si Donald Trump est là pour quatre ans de plus, je doute que ce soit récupérable », dit-il.

En chiffres

31 %
Valeur médiane de la proportion des habitants de 133 pays qui approuvaient le leadership américain en 2018, soit 17 points de moins que pour l’ex-président Barack Obama à sa dernière année en poste

65
Nombre de pays où la baisse du pourcentage d’habitants approuvant le leadership américain en 2017, première année du mandat de Donald Trump, était de plus de 10 points, y compris des alliés traditionnels des États-Unis comme le Canada, les Pays-Bas ou le Portugal où la baisse était supérieure à 40 points

70 %
Valeur médiane de la proportion des habitants de 25 pays qui estiment que la Chine jouait en 2018 un rôle plus important sur la scène internationale que 10  ans plus tôt

Sources : Pew Research Center, Gallup