(New York) La pub de 30 secondes, lancée le 23 juin dernier par un groupe pro-Trump, présente des extraits de discours ou d’interviews où Joe Biden trébuche contre les mots. La voix d’un narrateur ponctue chacune de ses gaffes verbales.

Richard Hétu Richard Hétu
Collaboration spéciale

« Est-ce que Joe Biden a les capacités mentales pour garder l’Amérique en sécurité ? Est-ce que Joe Biden est cohérent ? Est-ce que Joe Biden souffre de démence ? Dans un monde qui perd la tête, nous n’avons pas besoin d’un président qui a déjà perdu la sienne », avertit la voix du narrateur.

L’équipe de Donald Trump a publié des pubs sur le même thème, qui est martelé par les médias conservateurs, y compris Fox News. Mais les adversaires du président, politiciens et humoristes confondus, ne sont pas en reste, surtout depuis que le « génie très stable » s’est mis à se vanter de la brillante façon dont il a répondu à l’Évaluation cognitive de Montréal (MoCA).

« Se vanter de passer un test cognitif est une des façons d’échouer à un test cognitif », a ironisé Stephen Colbert, animateur du talk-show de fin de soirée de CBS.

PHOTO NICHOLAS KAMM, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Donald Trump, président des États-Unis

C’était peut-être inévitable. La campagne présidentielle oppose les deux candidats les plus vieux de l’histoire américaine. Donald Trump, qui a fêté ses 74 ans en juin, a 11 mois de plus que le détenteur du précédent record, Bob Dole, l’adversaire de Bill Clinton en 1996. Joe Biden, lui, deviendra sous peu à 77 ans le candidat le plus âgé à recevoir l’investiture d’un des grands partis pour une élection présidentielle.

Mais la façon parfois brutale ou cavalière avec laquelle la question de la démence est débattue dans le cadre de cette campagne a de quoi étonner ou affliger. Ce qui ne veut pas dire que le sujet ne mérite pas que les électeurs s’y attardent.

Prévalence élevée chez les 75 ans

« C’est un élément important et on doit effectivement s’y attarder », a dit à La Presse le neurologue Ziad Nasreddine, créateur de l’Évaluation cognitive de Montréal, en précisant qu’une personne sur quatre âgée de 75 ans « peut souffrir d’un trouble cognitif, y compris la maladie d’Alzheimer ».

« Donc, si on a deux candidats dans cette tranche d’âge, c’est sûr qu’il y a 25 % de chances qu’un des deux puisse avoir une atteinte cognitive », a-t-il ajouté.

Le premier président septuagénaire, Ronald Reagan, a reçu un diagnostic de maladie d’Alzheimer en 1994, soit cinq ans après son départ de la Maison-Blanche. En souffrait-il déjà lors de son deuxième mandat ? La question reste ouverte.

Dans le cas de Joe Biden, une précision s’impose : la mise en cause de ses facultés cognitives aura été bipartite. Durant la course à l’investiture démocrate, des partisans de Bernie Sanders et même un de ses adversaires ont exploité cette veine.

« Avez-vous oublié ce que vous avez dit il y a deux minutes ? », a demandé Julián Castro à l’ancien vice-président lors d’un débat en septembre dernier.

En mars dernier, Glenn Greenwald, célèbre journaliste et farouche partisan de Bernie Sanders, a publié sur Twitter ce commentaire typique d’une certaine gauche : « Le refus ferme et délibéré des élites démocrates et médiatiques d’aborder ce qui est de plus en plus visible à l’œil nu – le sérieux déclin cognitif de Biden – est effrayant. »

Le hic, c’est que ce genre de critiques peut finir par aider Joe Biden. Quelques jours après le tweet de Greenwald, il a déjoué les faibles attentes de ses détracteurs en faisant aussi bien sinon mieux que Bernie Sanders lors de leur premier et dernier duel télévisé.

« Il faut se garder de tirer des conclusions hâtives », a déclaré le Dr Nasreddine en réponse à une question sur le sens à donner aux gaffes verbales de Joe Biden. « Car on peut toujours avoir des moments d’inattention où on a trop d’informations à gérer en même temps. Il se peut que le stress s’ajoute à cela quand on a une performance à donner. On peut alors avoir une diminution transitoire de nos capacités sans que cela soit un début de démence. »

De la fierté de Trump

Le directeur de l’Institut et Clinique MoCA se montre tout aussi circonspect en abordant le cas de Donald Trump. Celui-ci a suscité la risée la semaine dernière en se vantant d’avoir réussi avec brio l’Évaluation cognitive de Montréal lors d’interviews accordées à Fox News. Lors d’une de ces interviews, il a répété à trois reprises les cinq mots qu’on lui avait demandé de retenir il y a deux ans. Personne. Femme. Homme. Caméra. TV.

« Ils ont dit que personne ne les répète dans l’ordre », s’est félicité le président des États-Unis devant l’intervieweur médusé.

De commenter le Dr Nasreddine, qui est affilié à l’hôpital Charles-Le Moyne : « Je trouve qu’il a l’air très fier de sa performance, ce qui est en soi correct parce que ce n’est pas tout le monde qui a 30 sur 30. En général, la moyenne est 27 […]. Dans notre étude de validation, seulement 10 % des personnes normales de l’âge de M. Trump ont eu 30 sur 30. »

Pour autant, il ne faut pas confondre le MoCA avec un test d’intelligence, a précisé le neurologue. Il ne faut pas davantage, selon lui, tourner en ridicule certaines questions du test, dont celles où le patient doit identifier des animaux.

« Je trouve ça humiliant pour les gens qui ont la maladie et qui trouvent très difficile de réussir certaines portions du test. Ils ne devraient pas être traités comme des personnes incapables de passer un test pour enfants », a dit le neurologue.

Qu’à cela ne tienne : l’Évaluation cognitive de Montréal sert désormais d’argument électoral à Donald Trump. Fort de sa note parfaite, le président met au défi Joe Biden de s’y soumettre à son tour. Aux dernières nouvelles, le candidat démocrate ne l’avait pas fait. Il semble préférer un test électoral plus traditionnel, celui des débats télévisés.

« J’ai hâte de comparer mes capacités cognitives à celles de l’homme contre lequel je me présente », a dit Joe Biden le mois dernier.