(Augusta, Géorgie) Juste avant la rivière Savannah, qui sépare la Caroline du Sud de la Géorgie, Josh Green, un garçon plutôt roux avec une barbiche conséquente, avait installé son kiosque de pêches.

Yves Boisvert Yves Boisvert
La Presse

Je ne peux pas résister à un panier de pêches mûres, et on est en pleine saison ici.

PHOTO YVES BOISVERT, LA PRESSE

Un kiosque de pêches à Hardeeville, en Caroline du Sud

J’ai choisi le panier à huit dollars. En prenant les billets, le jeune homme a découvert un tatouage du drapeau confédéré sur son large avant-bras.

« Ça ne dérange pas les gens que tu portes ça ?

— Non, seulement les gens qui ne connaissent pas l’histoire. Ça n’a rien à voir avec le racisme, j’ai des amis noirs qui le portent aussi. Tu devrais venir chez moi. C’est la culture du Sud. Notre héritage. Le problème, c’est que la jeune génération ne connaît pas l’histoire.

— Quel âge as-tu ?

— Vingt-cinq ans. »

Il était installé dans le parking d’un bar de danseuses. Le Temptations est tranquille ces jours-ci, et le gérant, « un Noir, d’ailleurs, un super gars », lui a permis de planter sa tente, en échange de quelques fruits pas défendus.

« En Alabama, au Mississippi, l’Aryan Brotherhood, le KKK, toute cette merde, c’est la chose la plus stupide au monde. Pourquoi tu haïrais une race plus qu’une autre ? Dans ma famille, il y a des Noirs et des Blancs. »

Il me dit que le rouge du drapeau, c’est pour le sang versé pour l’indépendance et la liberté.

Je lui fais valoir que quoi qu’il en pense, c’est pour la vaste majorité des Afro-Américains et plein de gens plus au nord un symbole d’oppression, un rappel de l’esclavage, pour lequel on a fait une guerre civile, et du suprémacisme blanc.

« C’est ce que je te dis, tu ne connais pas la culture du Sud. Toi, tu aimes le hockey. Ici, c’est la pêche, le poulet frit, le mudding. Je gage que tu sais pas c’est quoi, le mudding.

— Euh…

— Ben, on va avec notre 4 x 4 dans la boue, on se promène, les autos sont pleines de boue.

— C’est comme une course ?

— Il y a des courses, mais non, on fait juste se promener dans la boue. Regarde, je sais, tu peux pas comprendre : on est à la campagne, on vit dans des fermes, on est élevés d’une certaine façon, on respecte les gens. Tout petits, on apprend à dire : yes sir, yes ma’am, Blanc ou Noir, c’est tout pareil. »

Je lui ai demandé ce qu’il pensait de Trump. Il m’a dit qu’il n’avait jamais voté : « Pourquoi risquer de gâcher une amitié ? Je veux rien savoir de la politique. »

Je suis parti avec mes pêches. Je suis arrivé à Savannah, sans doute la plus belle ville que j’aie vue aux États-Unis. Avec ses maisons anciennes, ses squares en enfilade, ses parcs, ses fleurs, ses arbres immenses qui font pendre leurs branches, et qu’aucune photo ne peut embrasser. Comme si on avait construit Boston dans un jardin botanique.

PHOTO YVES BOISVERT, LA PRESSE

Un arbre en Géorgie

Une heure plus tard, je suis retourné le voir.

« Sais-tu quoi ? J’accepte ton invitation. Je vais te suivre chez toi, on va aller les voir, tes amis blacks avec des tatouages du drapeau confédéré. »

Il m’a expliqué qu’ils sont camionneurs, qu’ils sont très loin ces jours-ci, en Floride. Ils reviendraient le lendemain, lundi peut-être, va savoir…

***

C’était la semaine dernière. Cette discussion, je l’ai eue 25 fois avec toutes sortes de Southerners, depuis deux jours. Parce que, grosse nouvelle, mercredi, NASCAR a annoncé qu’on ne permettrait plus les drapeaux confédérés sur ses sites.

Remarquez, ces courses automobiles ont lieu sans spectateurs cet été, ce ne sera pas trop compliqué à appliquer en 2020.

Mais le NASCAR est le sport le plus sudiste et le plus « blanc » qu’on puisse imaginer.

Au motel où j’ai couché deux fois à Darien, en Géorgie, le soir, une douzaine de gars arrivaient avec leur pick-up équipé d’un énorme compresseur. Ils préparent un terrain pour une plantation d’arbres. Des gars qu’on dirait sortis d’une annonce de pick-up, des bras gros comme mes cuisses, le pas lourd, du cambouis sur les joues, fourbus après 10 heures de travail à 32 °C à l’ombre, ils revenaient avec un sac de take-out.

J’ai parlé à plusieurs d’entre eux. Pas des gars à porter un drapeau. Mais des amateurs de NASCAR. Et pour eux, ça n’a pas de sens, cette interdiction.

« C’est de l’histoire, c’est pas pour dénigrer les gens, c’est le Sud. Pourquoi il faut que je paye ou que je m’excuse pour ce que mes arrière-arrière-grands-parents ont fait il y a 200 ans ? J’ai rien fait, moi. »

Chez Calamity Jane, un magasin de bottes de cowboy tout près de là, le propriétaire affiche fièrement le drapeau de guerre des sécessionnistes de 1861.

PHOTO YVES BOISVERT, LA PRESSE

Chez Calamity Jane, un magasin de bottes de cowboy près d’Augusta, le propriétaire affiche fièrement le drapeau de guerre des sécessionnistes de 1861.

Les commerçants savent d’instinct dès qu’on ouvre la porte si on est là pour acheter ou pour regarder. Lui m’a repéré dans le parking, je crois. Il savait que je n’étais pas là pour ses bottes. Je savais qu’il savait.

Si ses yeux avaient été des fusils, ç’aurait été un truc avec un long, long canon, mais un petit, petit, petit calibre, un projectile fin et vicieux qui voyage loin et qui tue.

« Ils veulent effacer l’histoire pour ne pas offenser les Noirs. Ça ne changera pas l’histoire. Voudrais-tu effacer le français du Canada ? »

J’ai pensé répondre : « Mes ancêtres n’ont pas possédé beaucoup d’esclaves anglais », mais en partie pour éviter un débat oiseux, en partie par lâcheté, en partie parce que j’avais un texte à écrire, j’ai répondu :

« Vous savez, je ne fais que poser des questions.

— Ben, t’as ta réponse. »

***

Je n’ai pas fait un relevé scientifique, mais le drapeau de guerre des sudistes n’est pas si visible dans les trois États que j’ai visités. Vous le verrez surtout en marge, loin des banlieues propres. Il est banni par toutes les marques, il n’est pas montrable officiellement.

Il n’en fait pas moins partie de ce qu’on appelle la « culture du Sud », qui est défendue vivement par quelques Afro-Américains.

Parce qu’on ne manquera pas de vous dire que « des Noirs ont combattu avec les confédérés » et que la guerre de Sécession n’était pas vraiment au sujet de l’esclavage, mais de l’autonomie des États face au gouvernement fédéral à Washington.

Mais depuis le massacre de Charleston, en 2015, où un suprémaciste blanc a tué neuf personnes dans une église noire, ce drapeau qu’il arborait a pris une couleur moins « culturelle » pour bien des gens. Et en 2017, quand dans le rassemblement de néonazis et de suprémacistes blancs de Charlottesville, en Virginie, les drapeaux confédérés flottaient comme des oriflammes, il est devenu plus difficile de prétendre ranger l’emblème des sécessionnistes au catalogue des décorations régionales inoffensives.

Sous couvert d’autonomie, c’est pour perpétuer le système économique de l’esclavage que les États du Sud se battaient. Certains parlaient sans gêne d’une « esclavocratie ». Oublions le NASCAR : l’armée américaine elle-même veut effacer ces jours-ci les noms des généraux sudistes de ses prestigieuses bases militaires. Tous, ils étaient des traîtres à l’Union fédérale… et des suprémacistes.

Qu’on n’ait « rien à voir avec cette histoire », qu’on le porte le cœur léger comme un symbole identitaire n’y change rien. C’est un drapeau sanglant, et du sang des esclaves.