Le 13 mai 1985, la police de Philadelphie largue une bombe sur le repaire d’un groupe lié au mouvement Black Power, situé sur Osage Avenue, à l’extrémité ouest de la ville. Trente-cinq ans plus tard, à l’heure des manifestations antiracistes qui secouent Philadelphie, l’évènement qui a exacerbé les tensions entre la police et les Afro-Américains refait surface. Mike Africa Jr., l’une des victimes collatérales de cette bombe, s’est confié à La Presse.

Mayssa Ferah
Mayssa Ferah La Presse
Olivier Jean
Olivier Jean La Presse

Entre le parc Malcolm X et Osage Avenue dans West Philly, des affiches électorales de l’ex-candidat démocrate Bernie Sanders trônent encore sur de nombreux bungalows délabrés. À côté, des guichets ATM éventrés, en bordure de trottoirs jonchés de déchets. « Croyez-le ou non, c’est un quartier où vivent les familles noires de la classe moyenne », explique Mike Africa Jr.

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Privé de ses parents, Mike Africa Jr. a été élevé par des membres de sa famille éloignée, également impliquée dans l’organisation MOVE. Il les a perdus lors du bombardement d’Osage Avenue.

Tout le monde reconnaît ce natif du coin et s’empresse de le saluer chaleureusement. Même s’il a quitté la ville pour la campagne, sa place est à West Philly, quartier majoritairement noir. « Je ne mets pas les pieds à South Philly ou à Fishtown, des endroits racistes. Pas intéressant de me faire désigner par le N-Word. »

Mike Africa Jr. a vu le jour derrière les barreaux. Sa mère, Debbie Africa, lui a donné naissance dans la cellule où elle a passé 40 ans. L’accouchement s’est bien déroulé. Elle a dû rapidement cacher son placenta dans un coin, loin des yeux des gardiens. Le père de Mike, Mike Africa Sr., était emprisonné lui aussi pour les mêmes actes.

Ses parents, récemment libérés de prison, sont membres de MOVE. L’organisation écologiste fondée en 1972 est inspirée du Black Power, mouvement politique antiségrégationniste. Des Black Panthers hippies plutôt agitateurs considérés comme une grave menace par les autorités policières de l’époque. Le groupe dérangeait par ses manifestations bruyantes et incessantes et ses perturbations de l’ordre social.

L’arrestation de Debbie Africa et de Mike Africa Sr. suscite la controverse encore aujourd’hui. En 1978, lors d’une opération impliquant une centaine de policiers dans leur résidence, un agent est atteint par balle. Le couple ainsi que neuf autres membres de MOVE sont accusés. Ils soutiennent encore aujourd’hui ne pas avoir été armés au moment des faits.

Privé de ses parents, le jeune Mike est élevé par des membres de sa famille éloignée, également impliquée dans l’organisation. Il les a perdus lors du bombardement d’Osage Avenue, alors que ses parents étaient détenus. Le système carcéral et policier a fait de lui un orphelin.

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Mike Africa Jr.

Il y a 35 ans, la police de Philadelphie tente de déloger les activistes de MOVE de leur résidence du 6221, Osage Avenue, dans le quartier de Cobbs Creek, à West Philly. Le secteur est alors exclusivement peuplé d’Afro-Américains de la classe moyenne et certains se plaignent des manifestations bruyantes du collectif militant. MOVE dérange, mais jamais le voisinage n’avait envisagé une intervention aussi violente.

L’usage des canons à eau et des gaz lacrymogènes n’a pas suffi à déloger les occupants. En fin de journée, l’un des nombreux hélicoptères qui survolent l’endroit lâche un engin explosif sur le toit de la maison qui abrite les membres de MOVE. Une satchel bomb, habituellement réservée aux zones de combat.

Gregore Sambor, chef de police de l’époque, a donné l’ordre d’utiliser l’explosif, dans l’espoir qu’une fente se forme sur le toit pour évacuer les militants visés. Ils mourront tous, à l’exception de Ramona Africa, incarcérée peu après, et de Birdie Africa, une enfant.

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Le 13 mai 1985, la police de Philadelphie a largué une bombe sur le repaire d’un groupe lié au mouvement Black Power, situé sur Osage Avenue, à l’extrémité ouest de la ville. 

L’explosion provoque un énorme incendie. Les flammes rasent plus de 60 maisons, tuent 6 adultes et 5 enfants et mettent 250 personnes à la rue. Selon les rapports de la commission d’enquête sur l’évènement, au moins 10 000 balles ont été tirées par les forces de l’ordre cette soirée-là.

L’évènement a nourri la rancœur des Afro-Américains de West Philly à l’égard des policiers. Il a été fréquemment évoqué lors des manifestations des derniers jours, alors que le président Donald Trump envisageait en début de semaine le déploiement de l’armée contre les manifestants, qui protestent partout aux États-Unis.

Sujet tabou

Le quadrilatère où est survenue l’explosion est un secteur de la ville déshérité, laissé à lui-même. Les maisonnettes décimées par l’incendie ont été remplacées par des propriétés de luxe flambant neuves. Elles seront mises en vente sous peu, mais ne parviendront jamais à se fondre dans le paysage. Le choc architectural violent crée un malaise dans le voisinage. Il est évident qu’on a voulu effacer quelque chose, croit Mike Africa Jr., qui a accompagné La Presse sur place.

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Outre les expériences traumatisantes qui ont bouleversé son enfance, Mike Africa Jr. se souvient des relations houleuses entre la police de Philadelphie et les jeunes de West Philly, qui se sont intensifiées depuis les années 80.

Il avait 6 ans et se trouvait à quelques pâtés de maisons quand tout a sauté. « J’ai vu une épaisse fumée noire au loin former un immense champignon. J’ai appris quelques secondes plus tard qu’ils avaient détruit la maison et tué presque tout le monde. »

Hormis les excuses qu’a offertes la police aux proches et aux résidants, le sujet est rarement abordé à Philadelphie. Mike Africa Jr. n’en est guère surpris.

« Il y a toujours eu un tabou par rapport au fait que le premier maire noir de Philadelphie était en poste au moment des faits. »

Enfant, je me souviens avoir eu droit à des excuses de sa part. J’étais si nerveux en le rencontrant, j’ai vomi. Il était le visage de la bombe qui a tué ma famille.

Mike Africa Jr.

Le maire en question, Wilson Goode, a maintes fois exprimé son regret. La Ville de Philadelphie doit présenter des excuses officielles, a-t-il suggéré le 11 mai dernier.

« Philadelphie a lâché une bombe sur ses propres citoyens et des enfants ont été assassinés. Je suis en colère que, 35 ans plus tard, la Ville n’ait pas présenté d’excuses officielles », déclare à La Presse Isaiah Thomas, membre du conseil municipal, lors d’une entrevue téléphonique.

L’actuel maire de Philadelphie, Jim Kenney, n’a pas voulu formuler de commentaires, a indiqué son attaché de presse.

Des excuses sans actions, ça ne vaut rien, réplique Mike Africa Jr. Déboulonner la statue de Frank Rizzo – maire vivement critiqué pour son idéologie raciste – sans libérer les innocents toujours en prison par sa faute, ça ne vaut pas grand-chose non plus, ajoute-t-il.

Manifestations sous haute surveillance

Outre les expériences traumatisantes qui ont bouleversé son enfance, il se souvient des relations houleuses entre la police de Philadelphie et les jeunes de West Philly, qui se sont intensifiées depuis les années 80.

Ces préoccupations demeurent. Vendredi soir, sous la pluie, les manifestations contre le racisme systémique et la violence policière se poursuivaient au centre-ville de Philadelphie. Les protestations demeurent pacifiques, mais sont sous haute surveillance.

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Vendredi soir, les manifestations contre le racisme systémique et la violence policière se sont poursuivies au centre-ville de Philadelphie.

Après avoir été filmé en train de frapper violemment un manifestant avec un bâton métallique, un membre des forces de police fait l’objet d’une enquête, a annoncé vendredi soir Danielle Outlaw, commissaire de police de la ville.

« Il y a plus de 2000 statues dans la ville. Seulement trois d’entre elles représentent des personnes noires. La population noire est majoritaire à Philadelphie », répond Mike Africa Jr. quand on lui demande des exemples du racisme qui ronge sa ville natale. « Il y a pourtant une immense statue de Rocky Balboa, un homme blanc qui n’existe que dans la fiction, érigé en héros. Voilà Philadelphie. »