(NEW YORK) Ancien dirigeant d’un gang de Chicago, Jason Sole a transformé sa vie à Minneapolis après un séjour en prison. Il a notamment obtenu un doctorat en criminologie, enseigné à l’université et présidé l’antenne locale de la NAACP, vénérable organisation de défense des droits civiques de 2016 à 2019.

RICHARD HÉTU RICHARD HÉTU
Collaboration spéciale

La Presse s’est entretenue avec lui jeudi au sujet de l’explosion de colère qui secoue la plus grande ville du Minnesota, dans le Midwest, depuis la mort de George Floyd, cet Afro-Américain de 46 ans étouffé par le genou d’un policier blanc lors d’une arrestation filmée par une passante lundi soir.

Quelle a été votre réaction lorsque vous avez vu la vidéo de l’arrestation de George Floyd ?

J’ai trouvé l’expérience mortifiante. Cela m’a fait penser à Eric Garner, qui est également mort après avoir répété « je ne peux pas respirer » pendant son arrestation à New York en 2014. Cela m’a fait penser à Jamar Clark, qui est mort à Minneapolis en 2015 après avoir été plaqué au sol et menotté les mains derrière le dos. Ce n’est pas notre premier rodéo, comme on dit. Mais j’ai trouvé l’arrestation de George Floyd encore plus brutale [vicious] que les autres.

PHOTO REGINA WAMBA, TIRÉE DU SITE INTERNET DE JASON SOLE

Jason Sole

Dans la vidéo, on entend les gens dire au policier : « Arrêtez, arrêtez, laissez-le aller. » Mais le policier ne montre aucune conscience, aucun remords. Et c’est ce que nous disons au sujet du service de police de Minneapolis depuis des années. Nous ne savons pas s’ils ont une conscience. Ils nous tuent. Ils forment une brigade meurtrière.

Comment concilier l’image progressiste de Minneapolis, dont le maire parle volontiers de racisme systémique, avec le portrait que vous brossez de son service de police ?

Nous avons seulement l’air progressistes, nous ne le sommes pas vraiment. Nous sommes parmi les pires aux États-Unis sur le plan des disparités raciales. Mais nous sommes excellents sur le plan des relations publiques. La Ville a mis en place une infrastructure qui lui permet de camoufler les incidents et les injustices touchant notre communauté.

À la tête de la NAACP, j’ai essayé de montrer ce qui se passait derrière le rideau. Et la réalité est que ces élus progressistes qui siègent au conseil municipal sont au service d’un système qui ne change pas. Nous luttons contre la suprématie blanche. Nous sommes agressés.

Pourtant, depuis trois ans, le service de police de Minneapolis a pour chef un Afro-Américain, Medaria Arradondo, qui a accédé à ce poste après avoir dénoncé le laxisme de l’ancienne direction face au racisme parmi les policiers. Que pensez-vous de lui ?

Arradondo essaie. Il a un pied dans la communauté, un pied dans le service de police. C’est toujours un plaisir de le voir parce que nous savons qu’il a le cœur à la bonne place et qu’il fait son possible. Mais quand on doit composer avec un système qui est l’extension de la suprématie blanche, il y a des limites à ce qu’on peut faire.

PHOTO ELIZABETH FLORES, STAR TRIBUNE/ASSOCIATED PRESS

Medaria Arradondo, chef du service de police de Minneapolis

Les gens essaient toujours de minimiser le problème de la police en le réduisant à une pomme pourrie. Ce que nous avons, c’est un pommier pourri et une bonne pomme. Sur le plan humain, j’ai toujours trouvé qu’Arradondo était juste et empathique. Mais il est entouré de loups.

Êtes-vous réconforté par le licenciement des quatre policiers impliqués dans l’arrestation de George Floyd et l’annonce d’une enquête criminelle menée par le département de la Justice des États-Unis et le FBI ?

Non. C’est un bon premier pas, mais je ne suis pas optimiste. Il y a encore sept ou huit pas à faire. Les policiers doivent être arrêtés, privés de libération sous caution et condamnés à la prison. Je serai réconforté quand cela se produira. En attendant, je ne peux pas être optimiste tant que les quatre policiers n’auront pas payé pour leurs crimes. C’était l’équivalent moderne d’un lynchage. Nous avons vu un lynchage se dérouler sous nos yeux.

Participez-vous aux manifestations ?

J’ai passé le flambeau. Mais je suis sur place pour distribuer de l’eau, fournir des conseils juridiques, ainsi de suite. Ayant été sur le terrain lors de plusieurs manifestations du genre, je peux vous dire que le niveau d’énergie actuel à Minneapolis ne se compare à aucune autre manifestation.

PHOTO CARLOS BARRIA, REUTERS

Des militants du mouvement Black Lives Matters à Minneapolis

Si les autorités n’annoncent pas d’inculpations avant le week-end, je pense que ce sera le chaos total pendant le week-end.

Que répondez-vous à ceux qui reprochent aux manifestants le pillage et la destruction de commerces ?

Laissons les assureurs s’occuper de ça. Ce qui est cassé ou brûlé sera remplacé. Mais George Floyd ne sera pas remplacé. Je ne suis pas un vieux sage qui dit : « Ne brûlez pas ceci, ne pillez pas cela », car les choses matérielles peuvent être remplacées. Je me concentre sur la mission en cours. Nous réclamons justice pour le gars qui a été massacré.