(New York) Équipements de protection rationnés, tests réservés aux malades les plus graves : à New York, épicentre américain de la pandémie de coronavirus, un nombre croissant de soignants s’estime en danger alors que les cas se multiplient dans leurs rangs.

Catherine TRIOMPHE et Maggy DONALDSON
Agence France-Presse

Ils étaient une vingtaine rassemblés samedi matin devant les urgences du Jacobi Medical Center pour protester contre leurs conditions de travail dans cet hôpital du quartier du Bronx.

« Nous risquons nos vies pour sauver la votre », disait un panneau brandi par une infirmière, assorti du mot-clé « #PPENow », pour « personal protective equipment » (PPE), les masques, lunettes, gants ou tabliers nécessaires aux personnels en contact avec des patients infectés.

« Il y a à la fois un sentiment de désespoir et de solidarité entre nous. Tout le monde a peur, on essaie de s’épauler », confie Diana Torres, 33 ans, infirmière en rééducation intensive dans un des hôpitaux du groupe new-yorkais Mount Sinai.

Son unité de rééducation intensive n’est pourtant pas la plus exposée face à l’épidémie, qui avait fait vendredi soir 366 morts et infecté plus de 25 000 personnes dans la ville de New York.  

Mais elle a déjà eu à s’occuper de plusieurs patients porteurs du virus, et a dû supplier pour obtenir des équipements de protection.  

« Je n’obtenais rien, je commençais à être dans tous mes états », dit-elle.  

« Ils rationnent les équipements. On vous dit “Tu reçois seulement tant de combinaisons, tant de masques” et il faut les économiser. Alors vous mettez un sac plastique sur votre combinaison pour la faire durer plus longtemps », ajoute cette trentenaire, qui a relayé une photo devenue virale montrant des soignantes revêtues de sacs-poubelle.

Lorsqu’elle rentre chez elle, Diana Torres se met à l’isolement dans le grenier de sa maison de Passaic (New Jersey), pour ne pas risquer de transmettre éventuellement le virus à son mari, ses enfants, ou sa belle-mère.

« C’est épouvantable », estime également un interne en psychiatrie d’un autre hôpital new-yorkais, dans le district du Queens. « Il n’y a pas assez d’argent, pas assez de tests, pas assez d’équipements de protection — pas seulement pour les médecins, mais aussi pour les infirmiers, les auxiliaires, les agents de nettoyage ».

« Les gens en première ligne ne sont pas protégés, ils sont comme des agneaux qu’on mène à l’abattoir », assène-t-il.  

Le gouverneur Andrew Cuomo a affirmé samedi que les hôpitaux de l’État de New York disaient posséder, pour l’instant, des équipements de protection en quantité suffisante.

Il a néanmoins reconnu « une inquiétude » de certains personnels soignants, pour qui les recommandations des Centres de contrôle des maladies (CDC), autorité nationale en la matière, « ne (les protégeaient) pas assez ».

Dans un souci d’économie, les CDC recommandent ainsi de renouveler moins souvent les équipements pour prévenir d’éventuelles pénuries, a expliqué le gouverneur, indiquant que le sujet était à l’étude.

« Si nous concluons que ces recommandations ne sont pas assez protectrices, alors nous mettrons en place nos propres règles », a-t-il annoncé.

« Droit de savoir »

L’interne en psychiatrie du Queens, qui se présente simplement comme Andrew, est actuellement chez lui pour cause de fièvre, toux et perte d’odorat : des symptômes caractéristiques de la COVID-19, même s’il n’a pas pu être testé.  

À New York comme dans d’autres pays, les tests sont généralement réservés aux seules personnes présentant des symptômes « graves », telle une pneumonie, qu’elles travaillent ou non dans la santé.

« C’est criminel. C’est déjà être un gros sacrifice d’être dans la santé, c’est vraiment une honte d’en arriver là », estime Andrew.

« Techniquement, on est tous exposés », souligne aussi Diana Torres. Alors « on se comporte tous comme des paranos, en essayant de garder nos distances, car on ne peut pas se faire tester ».

« Nous en faisons assez pour avoir au moins le droit de savoir », dénonce cette mère de trois enfants. « Si ça se trouve, nous sommes tous en période d’incubation ».  

« On nous dit qu’on peut reprendre (le travail) dès qu’on se sent mieux », malgré les recommandations officielles qui disent d’attendre quelques jours après la disparition des symptômes, regrette aussi Mme Torres.

Mardi dernier, Kious Kelly, un infirmier de 48 ans qui avait été l’un des responsables de son unité, est mort. Il pourrait bien être le premier infirmier new-yorkais à décéder du coronavirus.  

Interrogé sur le nombre de soignants malades, un responsable des hôpitaux municipaux new-yorkais a indiqué jeudi « ne pas avoir de décompte ».

Dans un communiqué, la direction de Mount Sinai s’est dit « profondément attristée » par la mort de Kious Kelly, tout en assurant « fournir toujours au personnel les équipements de protection critiques dont il a besoin ».

« C’était quelqu’un qui vivait littéralement à l’hôpital », raconte Mme Torres, « il a payé le prix ultime ».