(New York) En 2015, Michael Shnayerson a fait paraître The Contender (Le prétendant), une biographie d’Andrew Cuomo, prévoyant que le gouverneur de l’État de New York se lancerait, en 2016 ou en 2020, à la conquête de la présidence, fonction que son père Mario était venu à un cheveu de briguer en 1992.

RICHARD HÉTU RICHARD HÉTU
Collaboration spéciale

Le livre était savoureux, explorant notamment la relation compliquée entre le fils et le père. À un très jeune âge, le premier joua le rôle d’homme de main auprès du second, considéré comme l’un des orateurs les plus brillants du Parti démocrate à l’époque où il était lui-même gouverneur de l’État de New York. Mais Andrew Cuomo ne donna jamais suite à ses ambitions présidentielles.

Or, depuis le début de la crise de la COVID-19, de nombreux New-Yorkais et démocrates américains souhaiteraient le voir à la place de Joe Biden, candidat virtuel du Parti démocrate à la présidence, ou, mieux encore, de Donald Trump. Un peu comme François Legault au Québec, le gouverneur de l’État de New York, âgé de 62 ans, projette l’image d’un leader à la fois compétent, franc et rassurant lors de ses points de presse quotidiens sur l’épidémie.

Et Michael Shnayerson fait partie des nouveaux admirateurs de cet élu qui a toujours suscité davantage le respect que l’affection chez ceux qui ne le détestaient pas.

« En écoutant Andrew livrer ses mises à jour, il est facile de fermer les yeux et d’imaginer son père, Mario, à sa place. Mario était le père tout-puissant pour ses fils, aimant mais impérieux, impossible à satisfaire », a écrit le biographe dans un courriel à La Presse.

« Maintenant, bien sûr, Andrew est le père volubile de tous, aussi éloquent et imposant que Mario. Comme son père, Andrew se montre à son meilleur niveau en temps de crise. En fait, il est meilleur que son père. C’est le domaine où il surpasse vraiment son père. Il nous donne la candeur dont nous avons vraiment besoin ces jours-ci. Il dit ce qu’il pense, sans détour, et il nous calme. »

PHOTO MIKE GROLL, ARCHIVES REUTERS

Mario et Andrew Cuomo, en 2011

L’épicentre de la crise

L’effet est bienvenu. Car l’État de New York est frappé de plein fouet par l’épidémie de coronavirus. Il comptait dimanche matin plus de 15 168 cas de contamination confirmés et plus de 114 morts.

La ville de New York, elle, est devenue « l’épicentre » de la crise aux États-Unis, pour reprendre l’expression du maire Bill de Blasio. Un total de 9045 cas de contamination y avaient été confirmés dimanche matin, soit environ le tiers des cas confirmés dans l’ensemble du pays.

Face à cette explosion, attribuable à la multiplication des tests de dépistage, le gouverneur Cuomo a ordonné vendredi à tous les travailleurs des entreprises non essentielles de rester chez eux, en plus d’interdire les rassemblements dans tout l’État.

« Cela causera beaucoup de mécontentement, a-t-il dit en conférence de presse. Je comprends cela aussi. J’assume la pleine responsabilité. Si quelqu’un est mécontent, si quelqu’un veut blâmer quelqu’un, qu’il me blâme. Il n’y a personne d’autre qui soit responsable de cette décision. »

Ceux qui suivent les conférences de presse d’Andrew Cuomo ne peuvent s’empêcher de comparer ses performances à celles de Donald Trump, qui a notamment refusé d’assumer la moindre responsabilité pour les ratés et les retards du dépistage.

Les deux hommes ont d’ailleurs croisé le fer sur Twitter lundi dernier.

« Je viens d’avoir une très bonne téléconférence avec les gouverneurs de la nation. Ça s’est très bien passé. Cuomo de New York doit en “faire plus” », a tweeté le président.

La réplique du gouverneur n’a pas tardé : « Je dois en faire plus ? Non. VOUS devez faire quelque chose ! Vous êtes censé être le président. »

Les deux natifs de Queens se sont par la suite parlé au téléphone, et le gouverneur a obtenu ce qu’il réclamait : l’aide du Corps des ingénieurs de l’armée et de l’Agence fédérale de gestion des urgences pour construire ou aménager des hôpitaux temporaires à New York.

« Je suis amoureuse ! »

« À l’aide, je pense que je suis amoureuse d’Andrew Cuomo ! » Cette phrase coiffait jeudi dernier un article publié sur le site féministe Jezebel. Elle illustrait la réaction de nombreux progressistes américains, hommes ou femmes, qui se surprennent ces jours-ci à admirer un politicien dont ils ont longtemps décrié le centrisme.

L’ironie veut que ce politicien qualifié par le journaliste Jeffrey Toobin de « misanthrope » soit capable ces jours-ci de trouver les mots pour parler de compassion. Samedi, il a notamment appelé les New-Yorkais à « pratiquer l’humanité », comme ils l’ont fait selon lui après le 11-Septembre.

Oui, nous pouvons être durs. Oui, nous vivons dans un environnement dense, qui peut être difficile. Mais nous formons aussi la communauté la plus courageuse et la plus solidaire qui soit. Et c’est le temps d’un peu de gentillesse.

Andrew Cuomo

Les raisons qui ont incité Andrew Cuomo à renoncer à une campagne présidentielle sont aussi nébuleuses que celles de son père Mario. Chose certaine, son CV est impressionnant : secrétaire au Logement et au Développement urbain sous Bill Clinton, procureur général de l’État de New York de 2007 à 2010 et gouverneur depuis 2011.

« Il est peut-être hanté par les mêmes doutes qui ont également tenu son père à l’écart », a commenté Michael Shnayerson.

Ce qui nous amène à parler de l’étrange échange entre Andrew Cuomo et son frère cadet, Christopher, animateur de CNN, la semaine dernière. Échange au cours duquel Christopher a notamment reproché à son frère de ne pas appeler sa mère assez souvent. Qu’en pense le biographe du gouverneur ?

« Voir Andrew se faire interviewer par son frère Chris permet de voir la mission inachevée des deux fils de plaire à leur père », a commenté l’auteur de The Contender, jouant les psychanalystes. « Maintenant que Mario est mort, le désir de Chris de plaire à Andrew est aussi fort. »

Andrew Cuomo aura quand même réussi à rendre hommage à sa mère de 88 ans vendredi en donnant son prénom à une mesure destinée à protéger les personnes les plus vulnérables, y compris les 70 ans et plus. « Je l’appelle la loi de Mathilda. C’est le prénom de ma mère », a-t-il dit.