(UNIONDALE, État de New York) L’homme dans la cinquantaine faisait la queue, comme des millions d’Américains ces jours-ci. Mais il ne patientait pas en attendant d’acheter du papier de toilette. Il voulait se procurer une arme à feu pour affronter la COVID-19, comme un nombre étonnant de ses concitoyens.

Richard Hétu Richard Hétu
Collaboration spéciale

« J’avais également pensé m’acheter un fusil après le 11-Septembre et l’ouragan Sandy. Mais c’est la première fois que je passe à l’action », a déclaré ce New-Yorkais de Long Island à l’extérieur du magasin d’armes à feu Coliseum Gun Traders, situé tout juste en face de l’amphithéâtre où évoluent les Islanders de New York, à Uniondale.

« Nous ne savons pas quel sera l’impact de l’épidémie. Nous ne savons pas quand les choses reviendront à la normale. Beaucoup de questions restent sans réponse. Les gens veulent avoir un certain sentiment de sécurité », a-t-il ajouté en expliquant son désir de devenir pour la première fois propriétaire d’arme à feu.

Comme tous les hommes et les femmes qui faisaient la file sous un soleil printanier mercredi matin, l’homme a refusé de s’identifier. Il a cependant été plus poli que d’autres, dont le vocabulaire contenait des mots vulgaires s’adressant en particulier aux journalistes.

L’un des plus gentils, coiffé d’une casquette rouge MAGA, attendait afin de renouveler son stock de munitions pour son AR-15, un fusil semi-automatique à la fois populaire et funeste.

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À Uniondale, dans l'État de New York, une dizaine de personnes faisaient la queue devant le magasin Coliseum Gun Traders lors du passage de La Presse.

« C’est juste pour rester en sécurité », a-t-il dit en maintenant une bonne distance entre ses plus proches voisins de la queue, dont l’un portait un masque chirurgical. « Je ne veux pas être pris au dépourvu. »

Explosion de ventes

Le phénomène est national. Adventure Outdoors, le plus grand magasin d’armes à feu aux États-Unis, en banlieue d’Atlanta, a vu ses ventes d’armes à feu augmenter de 400 % depuis le début de l’année. Le site Ammo.com, qui vend des munitions en ligne, a revendiqué pour sa part une hausse de revenus de 309 % entre le 23 février et le 15 mars, par rapport aux 22 jours précédents.

« Nous savons que certaines choses ont une influence sur les ventes de munitions, principalement les événements politiques ou l’instabilité économique […], mais c’est la première fois de notre expérience qu’un virus fait exploser nos ventes », a indiqué Alex Horsman, directeur du marketing chez Ammo.com, dans un communiqué.

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Andrew Chernoff, propriétaire du magasin Coliseum Gun Traders

Andrew Chernoff, propriétaire du magasin Coliseum Gun Traders, exprimait la même opinion mercredi matin, tout en se permettant de jouer les psychologues.

« Les gens ont véritablement peur de ce qui va arriver », a-t-il dit au représentant de La Presse en lui tendant la main avant de se raviser et de lui offrir un coude. « Nous vivons à une époque inhabituelle. Les droits quotidiens des gens sont restreints. J’ai l’habitude d’aller au restaurant une fois ou deux par semaine. Je ne peux plus sortir. Je ne peux même pas trouver du papier de toilette au supermarché. Quand donc est-ce que cela s’était déjà produit ? »

Les gens commencent à avoir le sentiment qu’ils doivent se protéger, contrôler leur environnement et prendre soin de leurs proches.

Andrew Chernoff, propriétaire du magasin Coliseum Gun Traders

« Vous avez donc plusieurs personnes qui achètent des armes à feu pour la première fois, des personnes qui n’avaient jamais pensé à acheter une arme à feu auparavant », poursuit-il.

Andrew Chernoff fait remonter au début de la semaine dernière la ruée des acheteurs d’armes à feu vers son magasin. Pour faire face à la demande sans mettre en danger la santé de sa clientèle et de son personnel, il a établi de nouvelles règles. Par exemple, il ne laisse plus entrer qu’une personne à la fois avant de verrouiller la porte. Cette approche permet à ses employés de nettoyer régulièrement les comptoirs et les armes manipulées par les clients avec des lingettes désinfectantes.

« Nous sommes doublement chanceux. Non seulement nos employés sont tous en bonne santé, mais ils travaillent encore, a déclaré Andrew Chernoff. Beaucoup d’entreprises ont dû mettre à pied leurs employés depuis le début de l’épidémie, faute de clients. »

Autre nouvelle règle : les ventes de munitions sont limitées.

« Autrement, elles viendraient à manquer rapidement, a dit le propriétaire du magasin. Nous voulons nous assurer que tous les gens qui achètent une arme à feu aient des munitions pour pouvoir s’en servir. »

La peur d’un « Chinois »

Faisant la queue devant le Coliseum Gun Traders, un New-Yorkais né de parents chinois a dit espérer ne jamais avoir à se servir du fusil à pompe dont il comptait faire l’acquisition. Il possède déjà deux armes de poing, mais il ne dort plus en paix depuis le début de la pandémie de COVID-19.

« Je pense qu’un fusil à pompe aura un meilleur effet dissuasif qu’une arme de poing. Si quelqu’un s’introduit chez moi, il saura que je suis armé lorsqu’il entendra le déclic de la pompe actionnée. J’espère que ça suffira », a expliqué ce résidant de Long Island.

L’homme d’une trentaine d’années a exprimé sa crainte d’être ciblée par des xénophobes en raison de l’origine « chinoise » que certains de ses compatriotes américains, dont Donald Trump, attribuent au coronavirus.

« Ces jours-ci, j’ai toujours l’impression que les gens me regardent de travers, a-t-il dit. Je m’en fais sûrement pour rien, mais je ne veux pas prendre de risque. »