Un juge qui maintenait Chelsea Manning en détention depuis près d'un an parce qu'elle refusait de collaborer avec la justice américaine relativement à une enquête sur Wikileaks a ordonné hier soir sa libération.

Marc Thibodeau Marc Thibodeau
La Presse

La décision est survenue au lendemain d'une tentative de suicide de la célèbre lanceuse d'alerte, qui se disait toujours déterminée à ne pas témoigner devant un grand jury chargé de se pencher sur le sujet.

Le juge responsable, Anthony Trenga, a déclaré que son témoignage n'était plus « nécessaire » et que les mesures coercitives mises en place pour la contraindre à parler devaient en conséquence être levées. Il a cependant maintenu les amendes de près de 300 000 $ accumulées à son encontre.

Une audience prévue à la cour vendredi matin a été annulée dans la foulée du jugement, qui a été accueilli par l'équipe juridique de l'ex-analyste militaire de 32 ans comme un « soulagement ».

Les responsables du centre de détention d’Alexandria, en Virginie, où se trouve Chelsea Manning n’avaient pas donné de détails sur la tentative de suicide, se bornant à dire qu’elle était « en sécurité » à la suite d’un « incident ».

La lanceuse d’alerte a déjà purgé sept ans de prison pour avoir dérobé en 2010 des documents « sensibles » sur les actions militaires américaines en Irak et en Afghanistan et des centaines de milliers de câbles diplomatiques qui ont subséquemment été diffusés par WikiLeaks.

Elle a finalement vu sa peine commuée par le président américain Barack Obama avant d’être appelée à témoigner en justice en 2019 sur sa collaboration avec le fondateur de l’organisation, Julian Assange, qui est actuellement détenu en Grande-Bretagne.

Le militant, qui fait l’objet d’une demande d’extradition des autorités américaines, est accusé d’avoir enfreint la loi sur l’espionnage et encourt potentiellement une lourde peine de prison pour avoir diffusé les documents substitués par Mme Manning.

Intérêt public

À l’instar d’organisations de défense de la liberté de presse comme Reporters sans frontières, l’ex-analyste militaire estime que la procédure contre Julian Assange vise à intimider des journalistes et des éditeurs défendant l’intérêt public et refuse à ce titre d’y participer.

J’ai ces valeurs depuis que je suis enfant, et j’ai eu des années de détention pour y réfléchir. Durant cette période, ma survie a dépendu de mes valeurs, de mes décisions et de ma conscience. Je ne vais pas les abandonner maintenant.

Extrait d’une déclaration écrite transmise par Chelsea Manning au juge Trenga en 2019

La décision du magistrat de sanctionner son manque de collaboration par la prison était décriée notamment par le rapporteur spécial des Nations Unies sur la torture, Nils Melzer.

Dans une lettre envoyée au gouvernement américain à l’automne, il avait relevé que les « mesures coercitives » utilisées à l’encontre de Chelsea Manning pour la faire plier étaient assimilables à une forme de « torture » incompatible avec les engagements internationaux du pays.

M. Melzer avait ajouté que les pressions du juge n’avaient pas permis d’infléchir la détermination de la principale intéressée et s’avéraient en conséquence inutiles par rapport à leur objectif déclaré.

Le rapporteur onusien a ajouté sur Twitter mercredi que « le geste de désespoir » de Chelsea Manning reflétait ce qui arrive généralement chez des personnes exposées à une forme prolongée de torture psychologique.

La lanceuse d’alerte avait déjà tenté précédemment à deux reprises de se donner la mort en détention avant que sa peine soit commuée par Barack Obama.