(Merrimack, New Hampshire ) Sous une bruine incessante, deux files s’allongent devant le poste de la Légion américaine de Merrimack.

Richard Hétu Richard Hétu
Collaboration spéciale

Des électeurs de la ville et de la région, situées dans le sud du New Hampshire, forment la queue la plus longue. Des journalistes représentant des médias nationaux et internationaux composent l’autre. Ils se sont tous déplacés pour voir de près la surprise politique de l’heure aux États-Unis : Pete Buttigieg.

À l’intérieur du poste, William Taylor, comme d’autres anciens combattants, a déjà pris place sur l’un des meilleurs sièges. Le commandant de la Navy à la retraite, récipiendaire d’une médaille Purple Heart décernée aux blessés ou tués en service, contient mal sa colère en parlant de Donald Trump, dont il refuse de prononcer le nom.

« Il est extrêmement important d’avoir un ancien combattant à la Maison-Blanche », lance le septuagénaire, coiffé du calot des vétérans des guerres étrangères, en parlant de Pete Buttigieg, qui a servi pendant sept mois en Afghanistan comme officier de réserve au sein de la Navy.

« Car l’individu que nous avons à la Maison-Blanche est un lâche, un tire-au-flanc jaune et lâche qui a refusé de servir son pays au Viêtnam. Et maintenant, il veut privatiser l’Administration des anciens combattants pour permettre à ses amis de faire des profits sur le dos des vétérans handicapés. »

PHOTO RICHARD HÉTU, COLLABORATION SPÉCIALE

William Taylor

Le poste de la Légion américaine est bondé lorsque l’ancien maire de South Bend fait son entrée, micro à la main. Dehors, des électeurs et des journalistes détrempés doivent rebrousser chemin, faute de place.

Le mot juste

« Ce fut une semaine extraordinaire », dit d’emblée Pete Buttigieg, l’air incroyablement jeune dans un complet bleu marine, trois jours après les caucus d’Iowa.

Le candidat âgé de 38 ans fait allusion à sa performance lors du premier rendez-vous électoral de la course à l’investiture démocrate. Malgré des résultats encore incertains, il a dépassé toutes les attentes, éclipsant peut-être Bernie Sanders, grand favori du scrutin, dans le nombre des délégués mis en jeu par l’État, et distançant largement Joe Biden, un ancien vice-président.

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Bernie Sanders

Et le voici maintenant au New Hampshire, où il pourrait créer une autre surprise mardi à l’occasion d’une primaire. Selon les sondages, il talonne désormais Bernie Sanders dans cet État où le sénateur du Vermont a battu Hillary Clinton par 22 points de pourcentage en 2016.

Pas mal pour un politicien à peu près inconnu il y a un an et dont le patronyme, hérité d’un père d’origine maltaise, n’est pas facile à prononcer. Diplômé de Harvard et d’Oxford, cet ancien de la prestigieuse société de conseil McKinsey n’a pas les idées les plus originales ou la personnalité la plus colorée. Mais ce polyglotte capable de s’exprimer dans huit langues a souvent le mot juste pour parler, tant de la question des vétérans que de la place du New Hampshire dans la politique américaine.

« Je suis conscient du fait que le New Hampshire est le New Hampshire », dit-il aux électeurs de Merrimack. « Le New Hampshire n’est pas le genre d’endroit qui laisse l’Iowa ou quiconque lui dire quoi faire. Je sais qu’il m’incombera au cours des prochains jours de mériter chaque vote dans cet État indépendant d’esprit dont la devise est “Vivre libre ou mourir”. »

Prêt pour un président gai ?

« Il semble très intelligent et il s’exprime très bien », dit Erin Sevilla, une enseignante de 45 ans, après l’intervention du candidat. « Et j’aime ses propositions. Il n’est pas trop à gauche. Je pense que nous avons besoin, pour cette élection, d’une personne qui soit plus au centre. »

Ce positionnement se reflète notamment dans le plan de Pete Buttigieg en matière de santé. Contrairement à Bernie Sanders ou à Elizabeth Warren, il s’oppose à l’élimination de l’assurance privée, proposant plutôt à « tous ceux qui le veulent » d’opter pour le régime d’assurance publique Medicare.

Mais les États-Unis sont-ils prêts à élire un candidat dont l’expérience politique se résume à deux mandats à titre de maire d’une ville de 100 000 habitants dans l’Indiana ? Un candidat ouvertement gai de surcroît ?

« Je pense que sa jeunesse est son meilleur atout », répond Ron White, un vétéran de l’armée de l’air âgé de 64 ans. « Je suis un ardent admirateur de JFK. Il était jeune et intelligent, et il a été un excellent président. Je vois un peu de ça en Pete. »

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Ron White

Et son homosexualité ?

« Ça ne sera pas un facteur », tranche-t-il.

Après l’intervention du candidat, une femme semble le faire mentir, devant le poste de la Légion américaine. Elle tient une affiche sur laquelle elle a écrit : « Le maire Pete est un homme avec un mari. »

« Vous êtes une honte », lui lance Jennifer Page, une médecin âgée de 51 ans, en s’arrêtant devant elle. « Je suis la fière mère d’un fils gai. »

Et la femme de lui répondre, en pointant du doigt son affiche : « Y a-t-il quelque chose là-dedans qui ne soit pas vrai ? »

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Une femme tient une affiche sur laquelle elle a écrit : « Le maire Pete est un homme avec un mari. »

Dans la ligne de mire de Sanders et Klobuchar

Dans la dernière ligne droite avant la primaire du New Hampshire, les électeurs et les médias ne sont pas les seuls à s’intéresser à Pete Buttigieg. Vendredi soir, lors de l’ultime débat avant le scrutin, Bernie Sanders et Amy Klobuchar ont tout à tour attaqué l’ancien maire.

Le sénateur du Vermont lui a reproché de recevoir des dons de « 40 milliardaires » issus de « l’industrie pharmaceutique, de Wall Street et de tous les autres secteurs liés au grand capital ».

La sénatrice du Minnesota, elle, a souligné l’inexpérience du « nouveau venu cool », allant même jusqu’à le comparer à Donald Trump.

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Amy Klobuchar

Nous avons un nouveau venu à la Maison-Blanche, et regardez où cela nous a menés. Je pense que le fait d’avoir une certaine expérience est une bonne chose.

Amy Klobuchar

Ces attaques, auxquelles Pete Buttigieg a répondu avec aplomb, illustrent l’importance que lui accordent deux candidats représentant deux courants opposés au sein du Parti démocrate. Bernie Sanders, héros des progressistes les plus ardents, est désormais perçu comme le meneur de la course après la quatrième place de Joe Biden en Iowa. Mais une deuxième place au New Hampshire serait humiliante pour le sénateur socialiste démocrate.

Quant à Amy Klobuchar, la plus modérée des candidats en lice, elle joue probablement son va-tout au New Hampshire. Elle a besoin d’une bonne performance dans cet État pour convaincre les donateurs du parti de regarnir sa caisse électorale vide.

Un climat d’anxiété

En attendant, ce qui frappe encore plus au New Hampshire qu’en Iowa, c’est le climat d’incertitude et même d’anxiété qui plane sur ce début de course à l’investiture démocrate.

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Elizabeth Warren

Un climat qui était particulièrement palpable jeudi soir lors d’un rassemblement d’Elizabeth Warren à Derry, autre localité située dans le sud de l’État.

« Je ne veux pas faire une erreur », a déclaré Debbie Norcott, opératrice de centrale électrique à la retraite, qui n’avait pas encore arrêté son choix.

Je veux que mon vote compte. C’est trop important.

Debbie Norcott

Car cette électrice de Windham, comme bien d’autres démocrates du New Hampshire, vit dans la peur de voir la présidence de Donald Trump se prolonger au-delà du mandat actuel.

« Il a donné la médaille de la Liberté à Rush Limbaugh », a-t-elle dit sur un ton découragé pour évoquer la prestigieuse décoration que le président a accordée à l’animateur de radio ultraconservateur lors du discours de l’état de l’Union, mardi soir. « Vraiment ? Quand j’entends le nom de Rush Limbaugh, je vois une tunique blanche, je vois une croix brûler dans la nuit. Il est tellement empli de haine. »

D’autres s’inquiètent pour l’unité du Parti démocrate. Les Joe Biden, Pete Buttigieg et même Elizabeth Warren inspirent à plusieurs partisans de Bernie Sanders une haine viscérale, du moins sur les réseaux sociaux.

Mais Amy Hattaway, partisane du sénateur du Vermont, garde la tête froide.

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Amy Hattaway

« Je vais voter pour le vainqueur de la course à l’investiture, qui que ce soit », a déclaré cette ergothérapeute de 54 ans, rencontrée aux abords de l’amphithéâtre de Manchester où s’est déroulé le débat démocrate de vendredi soir.

Même Pete Buttigieg ?

« Même Pete Buttigieg », a-t-elle répondu en tenant une affiche sur laquelle on pouvait lire : « People In, Money Out ».

« Ce gars-là n’est pas Barack Obama »

Rompant avec sa bonhomie habituelle, Joe Biden a lancé des attaques féroces contre Pete Buttigieg, samedi. Il a d’abord donné le feu vert à une pub diffusée sur l’internet dans laquelle un narrateur compare sur un ton sarcastique le parcours à Washington de l’ancien vice-président à celui de l’ancien maire de South Bend.

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Joe Biden

Il a par la suite déclaré que le Parti démocrate courrait un risque en choisissant « quelqu’un qui n’a jamais occupé une fonction plus élevée que celle de maire de South Bend ». Quand un journaliste lui a demandé si ses critiques sur l’inexpérience de son rival ne rappelaient pas celles d’Hillary Clinton à l’endroit de Barack Obama, il a répondu : « Voyons, ce gars-là n’est pas Barack Obama. »

En dénigrant son jeune adversaire de façon très personnelle, Joe Biden a trahi une nervosité certaine à l’approche de la primaire du New Hampshire. Vendredi, il avait en quelque sorte prédit sa défaite lors du débat entre les principaux candidats démocrates. « J’ai pris un coup en Iowa, et j’en prendrai probablement un autre ici aussi », avait-il dit.

L’ancien vice-président ne s’estime pas battu pour autant. Il espère se remettre en selle lors des caucus du Nevada, le 22 février, et de la primaire de Caroline du Sud, le 29 février. Mais une performance décevante au New Hampshire pourrait remettre en question son avance dans les sondages réalisés dans ces États.

Et il pourrait se retrouver dans une situation de grande vulnérabilité le 3 mars, date du « super mardi », où 14 États et territoires, dont la Californie et le Texas, tiendront des primaires et mettront en jeu 1345 des 2268 délégués nécessaires pour remporter l’investiture démocrate.