(DES MOINES, Iowa) Libby Stanton n’a pas perdu espoir de voir son candidat préféré, Joe Biden, survivre à sa performance décevante aux caucus de l’Iowa. Mais après le fiasco de lundi, elle n’est pas aussi confiante au sujet de la place privilégiée de son État dans le calendrier électoral du Parti démocrate.

RICHARD HÉTU RICHARD HÉTU
Collaboration spéciale

« Je suis juste triste, car cela ternira l’image des caucus de l’Iowa », a affirmé la vendeuse dans une boutique d’artisanat de Des Moines au lendemain d’un scrutin dont les premiers résultats officiels ont été annoncés avec près de 20 heures de retard à cause d’un problème informatique. « Ils auraient dû avoir un meilleur plan B. C’est embarrassant. »

Et pas seulement pour les caucus d’Iowa. Les ratés du scrutin de ce petit État rural du Midwest jettent un doute sur l’intégrité de la course à l’investiture démocrate et une ombre sur la performance de Pete Buttigieg. 

Défiant les sondages, l’ancien maire de South Bend, en Indiana, a pris une mince avance sur Bernie Sanders dans le compte des délégués à la convention d’État du Parti démocrate de l’Iowa.

Selon les résultats officiels récoltés dans 62 % des sites de caucus, il a remporté 26,9 % des délégués, contre 25,1 % pour le sénateur du Vermont, 18,3 % pour Elizabeth Warren, 15,6 % pour Joe Biden et 12,6 % pour Amy Klobuchar.

Les délégués à la convention du Parti démocrate de l’Iowa seront appelés à choisir les 41 délégués qui représenteront l’État à la convention démocrate qui investira, en juillet prochain à Milwaukee, l’adversaire de Donald Trump.

Pour la première fois, le Parti démocrate de l’Iowa a également annoncé le vote populaire exprimé lors de ses caucus, une mesure symbolique dans les circonstances. Sanders a recueilli 28,2 % de ce vote, devant Buttigieg (27,0 %), Warren (22,3 %), Biden (14,4 %) et Klobuchar (13,3 %).

Avant l’annonce de ces résultats partiels, le président du Parti démocrate de l’Iowa, Troy Price, s’est excusé pour un retard « inacceptable » dans l’annonce des résultats.

Vers une victoire historique ?

S’il maintenait son avance dans la course aux délégués, Pete Buttigieg deviendrait, à 38 ans, le premier candidat ouvertement gai à remporter un État dans le cadre d’une course à l’investiture d’un des grands partis américains. Il a évoqué cette possibilité lors d’un discours devant des partisans au New Hampshire, prochain rendez-vous électoral des démocrates.

« Ça confirme, pour l’enfant qui s’interroge, qu’il ou elle fait bien partie de cette société, s’il croit en lui-même et en notre pays », a-t-il déclaré en saluant une « victoire renversante ».

Même si Bernie Sanders est le grand favori au New Hampshire, État voisin du Vermont, un doublé n’est pas impensable pour Pete Buttigieg. L’ancien maire de South Bend a dominé certains sondages récents dans cet État de la Nouvelle-Angleterre dont la primaire démocrate aura lieu mardi prochain.

PHOTO JOSEPH PREZIOSO, AGENCE FRANCE-PRESSE

Joe Biden

Si le jeune candidat pourrait sortir gagnant et grandi des caucus de l’Iowa, Joe Biden en est déjà le grand perdant. Il ne s’attendait certes pas à gagner, mais sa quatrième position est décevante pour celui qui se présente comme le candidat le plus susceptible de battre le président Trump.

Reste à voir si l’ancien bras droit de Barack Obama pourra s’imposer devant ses rivaux le 29 février, à l’occasion de la primaire de la Caroline du Sud, où il jouit d’appuis importants au sein de l’électorat noir, pratiquement absent en Iowa et au New Hampshire.

Bernie Sanders, de son côté, s’est réjoui de son avance dans le vote populaire dans le Hawkeye State.

« Nous avons reçu plus de voix lors des premier et deuxième tours [des caucus] que tout autre candidat », a-t-il dit lors d’une intervention au New Hampshire.

Certains partisans de Bernie Sanders ont néanmoins laissé percer une certaine frustration face aux résultats partagés de l’Iowa. Ils ont notamment contribué à propager des théories du complot mettant en cause Pete Buttigieg ou Joe Biden.

PHOTO PABLO MARTINEZ MONSIVAIS, ASSOCIATED PRESS

Bernie Sanders

Des liens avec Shadow

Les deux rivaux du sénateur du Vermont ont en commun d’avoir déjà retenu les services de la société à but non lucratif Shadow, qui a conçu la nouvelle application mobile utilisée par le Parti démocrate de l’Iowa lors des caucus.

Les responsables démocrates de l’État ont attribué le retard dans l’annonce des résultats à une « erreur de codage » liée à cette application. Celle-ci était censée les aider à recueillir les informations en provenance des 1765 sites de caucus d’un bout à l’autre de l’État.

En réalité, plusieurs organisateurs de caucus ont dû recourir à un système téléphonique de secours pour transmettre leurs résultats, qui ont été enregistrés manuellement au quartier général du Parti démocrate. Certains d’entre eux ont jeté l’éponge après avoir été mis en attente pendant plus de 90 minutes.

Selon une théorie du complot, Shadow aurait manipulé les résultats pour favoriser Pete Buttigieg. Ce dernier a involontairement alimenté les soupçons en prononçant, au petit matin mardi, un discours au cours duquel il a quasiment revendiqué la victoire.

« Cela ne se peut pas ! », s’est indignée sur Twitter la représentante démocrate du Minnesota Ilhan Omar, alliée de Bernie Sanders, en retweetant un gazouillis qui résumait cette théorie.

Selon une autre théorie, relayée sur Twitter par le sénateur républicain de Caroline du Sud Lindsey Graham, le fiasco de l’Iowa a été orchestré par Shadow pour dissimuler la mauvaise performance de Joe Biden.

La famille Trump, friande de théories du complot, ne s’est pas fait prier pour jeter de l’huile sur le feu.

« Croyez-moi, ils sont en train de truquer l’affaire », a tweeté Eric Trump. Son frère a gazouillé à son tour : « Les dés sont pipés. »

Les caucus de l’Iowa, qui sont critiqués depuis longtemps pour diverses raisons, ne survivront peut-être pas à cette controverse. Mais Cole Mayer ne comprend pas le ton catastrophé des médias.

« Je préfère attendre une journée pour avoir le bon compte plutôt que d’avoir à le changer dans une ou deux semaines », a déclaré cet avocat de 32 ans mardi matin en buvant un café dans un Starbucks avec sa femme.

Les deux ont participé lundi à un caucus, accompagnés de leurs quatre enfants, âgés de 18 mois à 10 ans.

« Ça s’est très bien passé », a affirmé le jeune père de famille.

« J’adore les caucus », a ajouté sa femme, Annie Vongillern, une psychologue. « Ils sont excentriques. »

Peut-être trop.