Le 11 décembre 1998, à six jours du vote prévu à la Chambre des représentants sur les articles de mise en accusation de Bill Clinton, Larry Flynt, éditeur du magazine Hustler, tient une conférence de presse à Los Angeles. Le pornographe annonce une récompense de 1 million de dollars à quiconque lui fournira des informations compromettantes sur la vie sexuelle des élus républicains du Congrès.

Richard Hétu Richard Hétu
Collaboration spéciale

Cinq jours plus tard, Bill Clinton lance l’opération militaire « Renard du désert » contre l’Irak, une campagne de bombardements destinée à dégrader la capacité militaire de Saddam Hussein. Les frappes forcent la Chambre à majorité républicaine à retarder de deux jours le vote sur les quatre chefs d’accusation retenus contre le 42e président dans la procédure de destitution qui le vise.

Le jour du vote, dans la foulée d’informations divulguées par Larry Flynt sur ses liaisons extraconjugales, Robert Livingston, président intérimaire de la Chambre, annonce sa démission devant les élus et les téléspectateurs stupéfaits. Bill Clinton envoie aussitôt son porte-parole devant les journalistes pour demander au représentant de la Louisiane de revenir sur sa décision et de combattre le « maccarthysme sexuel » dont il se dit lui-même victime.

Vingt et un ans plus tard, la vie politique américaine semble profondément déréglée. 

Mais il est difficile d’imaginer des journées plus folles et déstabilisatrices que celles qui ont précédé la mise en accusation de Bill Clinton pour avoir menti sous serment sur sa relation sexuelle avec Monica Lewinsky, ex-stagiaire de la Maison-Blanche, et fait entrave à la justice.

Mercredi, si tout se déroule comme prévu, la Chambre à majorité démocrate tiendra un vote historique pour adopter les deux chefs d’accusation retenus contre Donald Trump dans la procédure de destitution qui le vise. En soirée, le 45e président sera à Battle Creek, dans le Michigan, pour participer avec ses partisans à un rassemblement intitulé « Joyeux Noël ».

Peut-on imaginer la réaction de ses adversaires s’il chamboulait ce programme en lançant des frappes militaires ?

Le scénario Wag the Dog

À la mi-décembre 1998, presque tous les critiques de Bill Clinton avaient évoqué Wag the Dog, le film de Barry Levinson sorti un an plus tôt dans lequel l’entourage du président américain invente une guerre pour faire oublier ses incartades sexuelles.

Ils ne faisaient pas ce rapprochement pour la première fois. Au mois d’août de la même année, ils avaient également accusé le président démocrate d’avoir commandé des frappes aériennes contre le réseau d’Oussama ben Laden au Soudan et en Afghanistan pour détourner l’attention de l’opinion américaine. Trois jours plus tôt, Bill Clinton avait témoigné devant un grand jury dans l’affaire Lewinsky et avoué pour la première fois au public avoir eu une liaison « inappropriée » avec l’ex-stagiaire.

Après le lancement de l’opération « Renard du désert », un représentant républicain de l’Alabama avait exprimé la colère et le scepticisme de ses collègues à l’endroit de Bill Clinton en rappelant ses frappes plus ou moins efficaces contre Al-Qaïda. « Il a dépensé 100 millions de dollars pour faire sauter une pharmacie au Soudan et quelques chameaux en Afghanistan. Nous avons des raisons très légitimes de remettre en question le motif de cette attaque », avait dit Spencer Bachus.

L’opération « Renard du désert » avait été lancée conjointement avec le Royaume-Uni après le dépôt d’un rapport de l’ONU dénonçant le refus de Bagdad de coopérer pleinement avec les inspecteurs chargés de contrôler le désarmement irakien. 

Joe Biden, alors sénateur du Delaware et numéro un des démocrates au sein de la commission des Relations étrangères du Sénat, l’avait défendue. 

« Ce ne sont pas des frappes symboliques. Il s’agit d’une opération soutenue. Elle durera plus d’un jour », avait-il dit.

Joe Biden est l’un des élus de l’époque qui ont un rôle, actif ou passif, dans l’affaire ukrainienne. Selon l’acte d’accusation présenté par les démocrates, Donald Trump a exercé des pressions auprès de son homologue ukrainien pour qu’il fasse enquête sur lui et trouve des informations susceptibles de lui nuire.

Un président populaire

Contrairement à Joe Biden, Robert Livingston, lui, ne s’est pas contenté d’un rôle passif dans l’affaire ukrainienne. Devenu lobbyiste influent à Washington, l’ancien représentant républicain a fait pression auprès du département d’État et de la Maison-Blanche pour obtenir le renvoi de Marie Yovanovitch, ambassadrice des États-Unis en Ukraine.

Livingston compte parmi ses clients des sociétés ukrainiennes. Il a nié avoir pris contact avec des responsables de l’administration Trump à titre de lobbyiste ou de l’avoir fait à la demande de l’avocat personnel du président, Rudolph Giuliani, sujet qui intéresse les procureurs fédéraux de New York.

PHOTO PAUL HOSEFROS, ARCHIVES THE NEW YORK TIMES

Robert Livingston

En décembre 1998, Robert Livingston, descendant d’une grande famille américaine, a vu s’écrouler le rêve de sa vie – devenir président de la Chambre des représentants – lorsque Larry Flynt a retracé quatre de ses maîtresses. Successeur désigné de Newt Gingrich, il a annoncé sa démission lors du débat précédant la tenue des votes sur les articles de mise en accusation de Bill Clinton.

Du même souffle, il a invité le président à l’imiter afin d’éviter au pays un procès débilitant au Sénat.

Le 42e président s’est bien gardé de suivre son exemple. Et, contrairement à Donald Trump, dont la cote de popularité dépasse rarement 45 %, il a vu la sienne atteindre 73 % après l’adoption par la Chambre, le 19 décembre 1998, de deux des quatre chefs d’accusation retenus contre lui.

Ces journées de décembre 1998 avaient certes été folles et déstabilisatrices, mais elles n’avaient pas divisé les États-Unis en deux camps bien retranchés comme celles qui précèdent la mise en accusation du 45e président. Fox News n’avait pas encore deux ans. Twitter et Facebook n’existaient pas. Et Donald Trump trouvait Bill Clinton trop mièvre.

« Prends-toi-z’en à tes ennemis », lui avait-il conseillé en septembre 1998 lors d’une entrevue accordée à l’émission Hardball.