(New York) Dans un an jour pour jour, les Américains et leurs voisins du Nord, entre autres, prendront leur petit-déjeuner en digérant, bien ou mal, les résultats de l’élection présidentielle de la veille aux États-Unis. D’ici là, ils ne devraient surtout pas écarter la possibilité d’une réélection de Donald Trump.

Richard Hétu Richard Hétu
Collaboration spéciale

Certes, à plusieurs égards, le 45e président se retrouve aujourd’hui en mauvaise position. Malgré un taux de chômage de 3,6 %, il récolte seulement 41,2 % d’opinions favorables, selon la moyenne des sondages compilée par le site FiveThirtyEight. Il doit en outre composer avec une enquête qui lui vaudra probablement d’être mis en accusation par la Chambre des représentants avant la fin de 2019 et jugé par le Sénat au début de 2020.

Mais tout cela pourrait bien revêtir une importance toute relative, voire nulle, au début de novembre 2020. Car une année contient plusieurs éternités en politique.

« Les enjeux peuvent changer », admet Susan MacManus, politologue émérite de l’Université de Floride du Sud. « Est-ce que quelqu’un peut vraiment dire que la procédure de destitution jouera un rôle décisif dans la façon dont les gens voteront le 3 novembre 2020 ? Pas moi ! »

En fait, Susan MacManus observe déjà un certain scepticisme dans la façon dont les électeurs de son État accueillent cette procédure dont l’issue prévisible est l’acquittement de Donald Trump par un Sénat à majorité républicaine.

« Les gens que je croise lors de mes conférences sont intéressés, mais ils ne pensent pas que cela va changer grand-chose. Pour l’électeur moyen, c’est la politique politicienne comme d’habitude », dit la politologue.

Susan MacManus ne se fie surtout pas aux sondages nationaux indiquant qu’une pluralité ou une majorité d’électeurs sont favorables à la mise en accusation et à la destitution du président. Compte tenu du système électoral américain, elle ne prête attention qu’aux enquêtes réalisées dans les États où se jouera l’élection présidentielle de 2020.

Une profonde anxiété

Or, sur ce front-là, les nouvelles ne sont pas très bonnes pour les démocrates, s’il faut se fier aux résultats d’un sondage réalisé dans six États clés – Arizona, Floride, Michigan, Caroline du Nord, Pennsylvanie et Wisconsin.

Pas moins de 52 % des électeurs de ces États s’opposent à la mise en accusation et à la destitution de Donald Trump, contre 44 % qui y sont favorables, selon l’étude publiée la semaine dernière dans le New York Times. Cela dit, dans chacun de ces États, une pluralité ou une majorité d’électeurs approuvent l’enquête des démocrates en vue d’une procédure de destitution éventuelle. Il est donc possible que les auditions publiques à venir sur l’affaire ukrainienne changent leur opinion concernant la culpabilité du président.

Mais l’enquête des démocrates de la Chambre pourrait tout aussi bien se retourner contre eux. Les républicains, cela s’entend, n’hésiteront pas à dénoncer une manœuvre bassement partisane visant à court-circuiter le processus électoral.

« À mon avis, la grande question est de savoir si les électeurs américains sont prêts à assister à une procédure de destitution quand on leur demande déjà de penser à la façon dont ils voteront en 2020, dit Susan MacManus. Il y a une élection à l’horizon et voilà que des politiciens de Washington, qui ne sont pas populaires en partant, pourraient se trouver à décider à leur place.

« Si cette idée est défendue de façon adéquate, je vois très bien de nombreux électeurs dire : C’est ridicule, pourquoi consacrer autant de temps et d’argent à cette procédure quand nous avons des ponts qui s’écroulent, des gens qui ont besoin d’aide ?” De mon vivant, je n’ai jamais vu une anxiété plus profonde au sein du public à l’égard de Washington. »

L’électorat américain pourrait sans doute évacuer une partie de cette anxiété en chassant de la Maison-Blanche un président qui génère un stress certain. Encore faudrait-il qu’il soit rassuré par le candidat que choisiront les démocrates en 2020.

Or, rien n’est moins sûr.

Un choix idéologique « majeur »

« D’après nos recherches, si le candidat démocrate prône un système de santé à payeur unique, le Green New Deal et le reste du Kool-Aid que proposent les démocrates en campagne, il y a lieu de croire que certains électeurs qui ont voté pour le parti en 2018, particulièrement certains hommes blancs qui ont un diplôme universitaire, ne seront plus là. C’est trop pour eux. »

En juin dernier, le sondeur républicain Bill McInturff livrait cette analyse après avoir publié un rapport sur les enjeux de l’élection présidentielle de 2020. L’homme n’est pas le dernier venu. Depuis plusieurs années, il réalise avec le sondeur démocrate Peter Hart les sondages politiques du Wall Street Journal et de NBC News.

À ses yeux, un fait demeure incontournable : comme toutes les élections impliquant un président sortant, celle de 2020 ne sera pas un référendum sur l’occupant de la Maison-Blanche, mais un choix entre celui-ci et son adversaire.

Or, si Elizabeth Warren ou Bernie Sanders remporte l’investiture démocrate, Donald Trump pourrait tirer profit du « choix idéologique majeur » face auquel l’électorat serait alors placé, selon Bill McInturff.

Car le système de santé à payeur unique que Warren et Sanders proposent est loin de faire l’unanimité. Il signifierait notamment l’élimination de l’assurance privée à laquelle tiennent de nombreux électeurs de la banlieue qui ont permis aux démocrates de conquérir la majorité à la Chambre en 2018. L’adhésion de ces deux candidats démocrates au Green New Deal d’Alexandria Ocasio-Cortez, pasionaria de la gauche américaine, pourrait également permettre aux républicains d’agiter encore davantage l’épouvantail du « socialisme ».

Et Joe Biden ? Bill McInturff ne voit pas comment un candidat ayant mené des campagnes présidentielles « pourries » en 1988 et en 2008 pourra faire mieux en 2020. Parmi les candidats centristes du Parti démocrate, le jeune maire homosexuel de South Bend, Pete Buttigieg, en ascension dans les sondages, pourrait donc être une solution de rechange.

Bref, le matin du 4 novembre, la victoire d’Elizabeth Warren, Bernie Sanders, Joe Biden ou Pete Buttigieg pourrait bien être une surprise aussi grande à digérer que celle de Donald Trump, ou presque.