(Newark) Cinq ans après Flint, c’est au tour de Newark d’être exposé à la contamination de son eau par le plomb. Et comme dans la municipalité du Michigan, le déni a exacerbé la crise qui frappe aujourd’hui la ville la plus peuplée du New Jersey et qui menace bien d’autres localités américaines.

Richard Hétu Richard Hétu
Collaboration spéciale

« Notre eau est pire que celle d’Haïti »

Pour la deuxième fois en deux semaines, Yves Étienne fait la queue devant le centre récréatif de la rue Boylan, à Newark. Après avoir patienté pendant quelques minutes et montré son permis de conduire à une préposée, il transporte vers sa voiture les quatre paquets de 24 bouteilles d’eau gratuits auxquels il a droit pour éviter que sa famille ne boive de l’eau contaminée au plomb.

« C’est le bordel », dit-il, les bras chargés, en utilisant une expression beaucoup plus corsée en anglais pour décrire la situation dans laquelle ses proches et des milliers d’autres se retrouvent dans la ville la plus peuplée du New Jersey.

En octobre dernier, soit deux ans après avoir détecté la présence de plomb dans le réseau de Newark, la Ville a commencé à distribuer à ses résidants quelque 40 000 filtres à eau. Ainsi, pendant plusieurs mois, Yves Étienne, un électricien âgé de 42 ans, a encouragé ses trois garçons sportifs à étancher leur soif perpétuelle en buvant l’eau du robinet, après y avoir installé un de ces filtres.

PHOTO ARCHIVES THE NEW YORK TIMES

Il a fallu près d’un an avant que les autorités reconnaissent que les filtres à eau qu’ils recommandaient aux résidants n’étaient pas assez efficaces pour éliminer la contamination au plomb.

Or, le 9 août dernier, l’Agence de protection de l’environnement a informé le maire de Newark Ras Baraka et les autres responsables de la Ville que la concentration de plomb dans l’eau filtrée demeurait trop élevée, selon ses analyses.

D’où la décision de la municipalité de commencer la distribution de bouteilles d’eau à 15 000 foyers de Newark alimentés en eau par des conduites en plomb, sur un total de 95 000. De nombreux experts et citoyens estiment qu’une telle mesure aurait dû être adoptée il y a plus d’un an.

La présence de plomb dans l’eau du robinet, rappellent-ils, est particulièrement nocive pour le cerveau en développement des fœtus et des jeunes enfants. Elle peut aussi entraîner divers problèmes de santé chez les adultes.

« Le maire doit démissionner », dit Yves Étienne en déposant les paquets de bouteilles d’eau sur la banquette arrière de sa voiture. « Il a dit à la télévision que tout était correct. C’était faux. »

Puis, en faisant référence à son pays d’origine, qu’il visite régulièrement, le père de famille ajoute : « Notre eau est pire que celle d’Haïti. »

Comme à Flint

La crise de l’eau à Newark n’est pas sans rappeler celle qui a éclaté à Flint, il y a cinq ans. Comme dans la ville du Michigan, elle frappe surtout une population noire défavorisée. Et elle a longtemps été négligée par les élus locaux et nationaux, phénomène dont ces deux municipalités sont loin d’être les seuls exemples aux États-Unis.

« La crise de l’eau à Newark exige l’attention immédiate de notre gouvernement fédéral. Tout le monde mérite une eau propre et sûre », a commenté sur Twitter Cory Booker, ex-maire de Newark et candidat démocrate à la présidence, le 14 août dernier.

Il est honteux que notre crise nationale de l’eau contaminée au plomb frappe de façon disproportionnée les communautés pauvres de couleur comme la mienne.

Cory Booker, ex-maire de Newark et candidat à la présidence

Le sénateur du New Jersey avait quitté la mairie de Newark trois ans auparavant lorsque des analyses ont révélé, en 2016, des concentrations élevées de plomb dans l’eau de près de la moitié des écoles publiques de la ville. Jusque-là, et depuis près de 20 ans, la municipalité se fiait à un produit chimique approuvé, le silicate de sodium, pour prévenir la corrosion et la lixiviation du plomb dans les vieilles conduites d’eau.

D’autres analyses, en 2017 et 2018, ont révélé que le problème de contamination ne se limitait pas aux écoles publiques de Newark, où la présence de plomb dans l’eau avait été attribuée à une plomberie vétuste ou à un mauvais entretien. Néanmoins, le maire Baraka a minimisé la gravité de la situation, rejetant les appels à l’action de militants locaux et de groupes nationaux.

PHOTO KEVIN WEXLER, ASSOCIATED PRESS

La contamination de l’eau à Newark fait écho à celle qui touche depuis plusieurs années le réseau de distribution d’eau de Flint, au Michigan.

« Plusieurs d’entre vous ont entendu ou lu les déclarations outrageusement fausses concernant notre eau, mais soyez assurés que la qualité de notre eau satisfait à toutes les exigences fédérales et locales », a affirmé le maire dans une brochure de 12 pages distribuée aux citoyens en avril 2018.

Un mois plus tard, Ras Baraka a été largement réélu à la mairie de la ville de 285 000 habitants. Et cinq mois plus tard, après de nouvelles analyses alarmantes, il a donné le feu vert à la distribution de ces 40 000 filtres à eau dont l’efficacité est aujourd’hui remise en question.

Un plan de 120 millions

« Je tiens à remercier le maire et à le féliciter pour son courage. Il va enfin régler un problème auquel ses prédécesseurs auraient dû s’attaquer il y a 10 ou 15 ans. »

Parmi les quelque 200 personnes qui forment un cercle autour de Ras Baraka sous la coupole de l’hôtel de ville de Newark, un citoyen lui lance ce compliment – qui provoque aussitôt des applaudissements nourris.

« Je ne l’ai pas payé », réplique le maire, sourire aux lèvres, en faisant référence à son admirateur.

PHOTO BRYAN ANSELM, THE NEW YORK TIMES

Le maire de Newark, Ras Baraka

De toute évidence, Ras Baraka, fils du célèbre poète et dramaturge Amiri Baraka, né LeRoi Jones, conserve des appuis à Newark. Et tout particulièrement en ce 27 août 2019. La veille, le maire âgé de 49 ans a annoncé une entente avec les responsables du comté d’Essex, dont Newark est le siège, visant à mettre fin à la crise de l’eau. Grâce à l’émission d’obligations, la Ville disposera d’une somme additionnelle de 120 millions de dollars pour terminer en 30 mois ou moins le remplacement des 18 000 conduites en plomb responsables de la contamination.

« Personne n’aura à payer », explique Ras Baraka à ses concitoyens. « Mais nous aurons besoin de votre aide. Pour remplacer les conduites en plomb, il faut d’abord obtenir le feu vert des propriétaires. »

Le défi n’est pas mince dans une ville où 75 % des habitants sont locataires et où les propriétaires sont absentéistes pour la plupart. Ce que demande donc Ras Baraka à ses supporteurs, c’est d’aller cogner aux portes des maisons alimentées par des conduites en plomb pour obtenir une autorisation signée des propriétaires ou pour recueillir des informations permettant de les retracer.

Après la réunion sous la coupole, Ronald Snead, 67 ans, se dit prêt à répondre à l’appel du maire.

« Je suis aujourd’hui à la retraite après avoir travaillé pendant 32 ans pour la Ville. J’ai le temps d’aider à accomplir ce qui aurait dû être fait depuis longtemps », dit-il.

Son volontarisme tranche avec le scepticisme de Cassandra, une secrétaire dans la trentaine qui préfère taire son nom de famille et rester vague sur son âge.

« Ils ont un plan, mais je le croirai quand je le verrai », dit-elle en faisant la queue devant le centre récréatif de la rue Boylan pour réclamer ses paquets de bouteilles d’eau. « Pour le moment, je m’inquiète pour la santé de ma fille de 12 ans. Pendant combien d’années a-t-elle bu de l’eau contaminée au plomb ? »

« C’est un problème répandu »

Erik Olson est un vétéran de la guerre contre l’eau contaminée au plomb aux États-Unis. À titre de directeur du programme santé au sein du Centre de défense des ressources naturelles, il a orchestré le combat juridique qui a forcé Flint à faire face à la réalité après des années de déni. Et il est de nouveau sur la première ligne à Newark, où l’action de son groupe ne fait pas l’unanimité. La Presse l’a interviewé sur la contamination de l’eau dans la ville la plus peuplée du New Jersey et celle qui guette ailleurs aux États-Unis.

PHOTO SETH WENIG, ASSOCIATED PRESS

Newark est loin d’être un cas unique aux États-Unis. Il y aurait environ 5,5 millions d’Américains alimentés en eau dont la concentration de plomb dépasse la norme de l’EPA de 15 parties par milliard.

En quoi la crise de l’eau à Newark se compare-t-elle à celle que Flint a vécue ?

Il y a des similarités et des différences entre Newark et Flint. La contamination à Flint a été causée par le changement de la source d’eau – ils sont passés de l’eau du lac Huron à l’eau polluée et corrosive de la rivière Flint. Et ils n’ont pas mis en place un contrôle de la corrosion. À Newark, il ne semble pas que le problème provienne d’un changement de la source d’eau, mais plutôt d’un changement dans la façon de traiter l’eau pour faire baisser son pH, pour la rendre plus acide. C’est ce qui semble avoir créé le problème. Les causes sont donc différentes, mais le déni de la réalité à Newark est semblable à ce qu’on a vu à Flint. La Ville de Newark a envoyé des avis aux résidants affirmant que son eau était la plus sûre de l’État, sinon du pays.

Vous avez lancé l’an dernier une poursuite contre la Ville de Newark en vertu de la loi fédérale sur l’eau potable. Êtes-vous satisfait des résultats jusqu’à présent ?

La poursuite a forcé la Ville à admettre l’existence d’un problème sanitaire, alors qu’elle le niait auparavant. Elle a également adopté un programme de contrôle de la corrosion et promis d’accélérer le remplacement des canalisations en plomb. Nous nous inquiétons néanmoins de la façon dont ces mesures seront mises en œuvre quand les projecteurs des médias se seront éteints. Nous avons vu ça à Flint. Les tribunaux devront s’assurer que la Ville donnera suite à ses engagements publics.

La Ville a fini par adopter d’autres requêtes incluses dans votre poursuite, dont la distribution de filtres à eau et de bouteilles d’eau gratuites. Or, dans une entrevue récente, le maire de Newark, Ras Baraka, vous a qualifiés, vous et votre groupe, d’« agitateurs professionnels ». Il vous a aussi accusés de faire preuve d’arrogance à l’endroit d’une ville dirigée par des Noirs. Comment réagissez-vous à ces commentaires hostiles ?

Premièrement, nous représentons des citoyens de Newark, y compris des éducateurs qui s’inquiètent pour la santé des élèves à cause de la concentration du plomb dans l’eau. Newark a fait partie des localités ayant les niveaux de plomb les plus élevés aux États-Unis. Les données les plus récentes montrent des concentrations de 57 parties par milliard, soit environ quatre fois le niveau d’action de l’Agence de protection de l’environnement (EPA), qui est de 15 parties par milliard. Il n’y a pratiquement aucune ville qui s’approche des niveaux de Newark. Flint avait des concentrations élevées, mais Newark est un cas unique.

Quel portrait de la contamination de l’eau au plomb pouvez-vous brosser à l’échelle nationale ?

Il y a plusieurs services d’approvisionnement en eau qui violent ce qu’on appelle la règle du plomb et du cuivre. De 2015 à 2018, il y avait environ 5,5 millions de personnes qui étaient alimentées en eau par une eau dont la concentration de plomb dépassait la norme de l’EPA de 15 parties par milliard. C’est un problème répandu, même s’il touche surtout les systèmes de taille modeste.

Et d’où vient principalement le problème ?

Il y a environ 6 millions de foyers aux États-Unis qui ont des canalisations en plomb et plusieurs autres dont la plomberie intérieure contient du plomb. Et il y a l’incapacité ou le refus de certaines municipalités de mettre en place des programmes de contrôle de la corrosion. En gros, ce sont les deux principales sources du problème.

Le top 10 des villes aux prises avec du plomb dans l’eau
Portland (Oregon)
Pittsburgh (Pennsylvanie)
Providence (Rhode Island)
Passaic Valley (New Jersey)
Newark (New Jersey)
Tulatin Valley (Oregon)
Trenton (New Jersey)
York (Pennsylvanie)
Jackson (Mississippi)
Green Bay (Wisconsin)
Source : National Resources Defense Council (l’ordre des services d’approvisionnement d’eau correspond, de façon décroissante, au nombre de personnes alimentées)

Montréal chasse le plomb... à petits pas

Judith Lachapelle Judith Lachapelle
La Presse

Montréal aussi doit composer avec des conduites en plomb. Petit à petit, à mesure qu’ils sont repérés lors de travaux d’aqueduc, les tuyaux de plomb qui avaient été installés jusque dans les années 70 au Québec sont retirés par les autorités municipales. Si la métropole québécoise est de loin la ville la plus touchée dans la province, le problème reste marginal hors de l’île. Tour d’horizon.

PHOTO DAVID BOILY, ARCHIVES LA PRESSE

Le cas de Montréal

Dans la métropole québécoise, la présence de plomb dans l’eau potable des résidences est assez bien documentée. Le plomb dans l’eau montréalaise ne vient pas des usines de production d’eau potable : il provient essentiellement des tuyaux de plomb qui servent à raccorder au réseau de distribution d’eau des résidences de moins de huit logements construites avant 1970.

Ce tuyau de raccordement entre la maison et le réseau de distribution d’eau comporte deux sections, l’une publique, l’autre privée. En 2005, la Ville de Montréal et les autres municipalités de l’île (Côte-Saint-Luc, Hampstead, Montréal-Est, Montréal-Ouest, Mont-Royal et Westmount) se sont donné 20 ans pour changer la portion du tuyau de raccordement qui est sous leur responsabilité. La priorité a été donnée aux maisons de type après-guerre (Wartime), construites à la fin des années 40 et au début des années 50, notamment dans le quartier Villeray. Alimentés par une longue entrée de service de faible diamètre, les robinets de ces résidences crachent une eau dont la concentration en plomb est généralement plus élevée qu’ailleurs. La Ville prévoit avoir remplacé toutes les conduites de ces maisons Wartime en 2021. Pour ce qui est de la portion privée, le remplacement se fait aux frais des propriétaires.

Montréal estimait à l’origine pouvoir changer toutes les entrées d’eau en plomb d’ici 2025, à un rythme de 5000 par année. Avec 75 000 entrées en plomb à changer (estimation en 2019), cet objectif ne pourra vraisemblablement pas être atteint avant 2035. Contactée par La Presse à de nombreuses reprises ces derniers jours pour faire le point sur le rythme de remplacement des conduites, la Ville de Montréal n’a pas été en mesure de nous fournir les explications demandées.

L’Ouest-de-l’Île généralement épargné

Par ailleurs, le problème des tuyaux de plomb ne touche pas l’ensemble de l’île non plus. Les résidences situées dans les arrondissements de L’Île-Bizard–Sainte-Geneviève, Pierrefonds-Roxboro et Saint-Léonard, ainsi que dans les municipalités de Baie-d’Urfé, Beaconsfield, Dollard-des-Ormeaux, Dorval, Île-Dorval, Kirkland, Pointe-Claire, Sainte-Anne-de-Bellevue et Senneville, ne sont pas alimentées par des entrées de service en plomb.

75 000
Nombre de bâtiments dans l’île de Montréal qui ont toujours une entrée de service d’eau en plomb en 2019

Concentrations en eau

10 µg/L : 
Norme québécoise de concentration maximale de plomb dans l’eau potable. En 2017, Santé Canada a recommandé d’abaisser cette norme à 5 µg/L, une décision que pourrait suivre le Québec lors de la refonte du Règlement québécois sur l’eau potable au printemps prochain.

0,6 µg/L : 
Concentration moyenne de plomb dans l’eau distribuée par les six usines de production d’eau potable de l’île de Montréal

1 µg/L : 
Concentration moyenne de plomb dans l’eau mesurée dans les maisons montréalaises sans entrée d’eau en plomb

20 µg/L : 
Concentration moyenne de plomb dans l’eau mesurée dans les maisons montréalaises avec entrée d’eau en plomb. Après cinq minutes d’écoulement, le temps d’évacuer l’eau stagnante qui a été plus longtemps en contact avec le plomb, l’eau de la moitié des maisons avec entrée d’eau en plomb (53 %) dépassait toujours la norme de 10 µg/L.
Source : rapport de Beausoleil et Brodeur, 2007

Ailleurs au Québec

Selon le ministère de l’Environnement du Québec, « des entrées de service en plomb sont susceptibles d’avoir été installées dans la majorité des régions du Québec jusqu’en 1955, jusqu’en 1967 dans la région de Montréal et jusqu’en 1971 dans la région des Laurentides ». Un rapport commandé par le Ministère en 1994 évaluait que 100 000 bâtiments au Québec (en excluant Montréal) étaient dotés d’une entrée d’eau en plomb – malgré notre demande, le Ministère n’a pas été en mesure de nous fournir des données plus à jour. Outre Montréal, les municipalités touchées comptent des secteurs de Québec, Laval et Gatineau. Seules les régions de la Gaspésie, de la Côte-Nord et du Nord-du-Québec seraient peu ou pas visées par ce problème.

Dans la capitale

La Ville de Québec n’a pas de données précises sur le nombre de résidants qui ont ou non de la tuyauterie contenant du plomb, indique la porte-parole, Wendy Whittom. « Lorsque nous faisons des travaux routiers dans des rues construites avant 1975, la Ville en informe à l’avance les citoyens et les invite à profiter de l’excavation de la rue pour remplacer leur entrée d’eau si nécessaire. De ce fait, les citoyens profitent de l’excavation de leur rue par la Ville, ce qui leur évite ces frais. Également, si les Travaux publics exécutent des travaux mineurs dans une rue et qu’ils décèlent une entrée d’eau qui pourrait contenir du plomb, ils en informent les propriétaires. »

5000
Nombre de résidences de Gatineau qui seraient dotées de branchements de service en plomb. Dans cette ville, la concentration élevée de plomb dans l’eau touche « essentiellement les résidences construites avant 1955 ».