Il y a 10 ans, Bob Inglis semblait n’avoir rien en commun avec Greta Thunberg, celle qui allait devenir l’égérie de la lutte contre le réchauffement climatique. Âgé de 49 ans, ce politicien républicain s’était fait élire à six reprises à la Chambre des représentants dans une des circonscriptions les plus conservatrices de la Caroline du Sud.

Richard Hétu Richard Hétu
Collaboration spéciale

Mais Bob Inglis s’intéressait à la science. Et les données sur l’impact des gaz à effet de serre l’alarmaient. Aussi a-t-il rompu avec les négationnistes climatiques de son parti et donné son appui à l’idée de taxer le carbone pour réduire les émissions de CO2. Sans le savoir, il venait de signer son arrêt de mort politique.

Car il était devenu l’ennemi numéro un de Koch Industries, énorme conglomérat contrôlé par les frères Charles et David Koch, dont la fortune estimée à plusieurs dizaines de milliards de dollars reposait largement sur la pétrochimie. Les deux industriels nés au Kansas avaient déjà donné aux campagnes électorales de Bob Inglis. Or, du jour au lendemain, ils l’ont abandonné, utilisant leurs moyens financiers pour propulser la candidature d’un rival républicain en 2010. Leur argent a également servi à favoriser les efforts d’une de leurs organisations, Americans for Prosperity, visant à noyauter les assemblées d’Inglis par des militants tapageurs du Tea Party.

À la même époque, Americans for Prosperity faisait signer à de nombreux élus et candidats républicains une « promesse » de s’opposer à toute mesure pour lutter contre les changements climatiques « qui inclut une augmentation nette des revenus du gouvernement fédéral ». 

Mike Pence, aujourd'hui vice-président des États-Unis, a figuré parmi les premiers signataires de ce « No Climate Tax Pledge », devenant par la suite l’élu américain le plus généreusement financé par les frères Koch.

Et Bob Inglis a perdu la primaire républicaine de 2010 contre Trey Gowdy, négationniste du réchauffement climatique.

Se réjouir d’une mort ?

Vendredi dernier, David Koch est mort d’un cancer de la prostate à l’âge de 79 ans. L’histoire de Bob Inglis est l’un des exemples de l’influence que lui et son frère ont eue sur la lutte contre le réchauffement climatique aux États-Unis. Elle explique en partie pourquoi certains Américains ont refusé d’accorder au défunt et à sa famille au moins une journée de respect ou de silence après l’annonce de sa mort.

Le comédien Bill Maher s’est montré particulièrement virulent à son endroit lors de son émission hebdomadaire diffusée sur HBO.

« Lui et son frère ont financé plus que quiconque les négationnistes de la science sur le climat, donc qu’il aille se faire foutre », a lancé Maher lors de son monologue d’ouverture. 

L’Amazonie brûle. Je suis content qu’il soit mort et j’espère que la fin a été douloureuse.

Le comédien Bill Maher, lors de son émission hebdomadaire

Bien sûr, il s’est trouvé des âmes charitables, et pas seulement chez les conservateurs ou les libertariens, pour défendre l’héritage de David Koch. La page éditoriale du Daily News de New York a notamment rappelé l’étendue de l’œuvre philanthropique de l’industriel, qui s’était installé à New York pendant que son frère Charles restait à Wichita, siège de Koch Industries.

« Il a donné 100 millions de dollars à l’Hôpital presbytérien de New York ; 150 millions au Centre de cancérologie Memorial Sloan-Kettering ; des dizaines de millions à l’Hôpital pour les chirurgies spécialisées. Une autre somme de 100 millions de dollars a servi à la rénovation du Théâtre de l’État de New York au Lincoln Center. Une autre somme de 65 millions a servi pour restaurer les fontaines et la place à l’extérieur du MET. Une autre somme de 20 millions est allée au Musée d’histoire naturelle », a énuméré le quotidien new-yorkais.

Mais la philanthropie de David Koch était-elle vraiment désintéressée ? Les plus cyniques n’hésitent pas à affirmer que sa bienfaisance avait surtout pour objectif de laver la réputation d’un des plus grands pollueurs de la planète. Ils estiment en outre que les idéaux libertariens dont il était le défenseur servaient d’abord et avant tout les intérêts de Koch Industries.

L’avènement de Trump

« Baisser les impôts et détricoter la réglementation, sabrer l’État providence et oblitérer les limites du financement électoral, peut ou non aider les autres, mais cela renforce certainement le pouvoir extrême des donateurs les plus riches », a écrit la journaliste Jane Mayer dans son livre sur les frères Koch, Dark Money : The Hidden History of the Billionaires Behind the Rise of the Radical Right.

L’ouvrage de Mayer recense les organisations tentaculaires mises sur pied par les frères Koch au fil des années pour défendre leurs intérêts et influencer le Parti républicain. Mais l’évolution du Grand Old Party depuis l’avènement de Donald Trump démontre les limites de cette influence.

Les frères Koch avaient décidé de ne pas s’engager financièrement dans la campagne pour élire le promoteur immobilier de New York, s’opposant notamment à son protectionnisme.

Livrées à coups de tarifs, les guerres commerciales de Donald Trump font partie des scénarios qu’ils craignaient le plus. Et la menace du président de forcer les grandes entreprises américaines à quitter la Chine était, à elle seule, de nature à achever David Koch.

N’empêche : encore en forme à 83 ans, Charles Koch demeurera un des grands gagnants des baisses d’impôts et de la déréglementation voulues par Donald Trump. Et il continuera à profiter financièrement du recul de la lutte contre le réchauffement climatique auquel contribue le 45e président américain. Et tant pis si ça déplaît à Bob Inglis, Greta Thunberg et tous les autres qui s’alarment en analysant les données scientifiques sur les changements climatiques.