(New York) Parmi les quatre panélistes réunis dans un hôtel du New Jersey pour discuter de l’échec de la légalisation du cannabis récréatif dans cet État, à la fin de juin, Kevin Sabet était le seul à s’adresser à l’auditoire en souriant. Il faut dire qu’il venait tout juste de recevoir ce qui lui semblait être une autre bonne nouvelle.

Richard Hétu, Collaboration spéciale Richard Hétu, Collaboration spéciale
La Presse

« Il y a deux heures, le Parlement de l’État de New York a rejeté à son tour la légalisation de la marijuana récréative et emprunté la voie de la décriminalisation que nous favorisons », a déclaré d’entrée le cofondateur de Smart Approches to Marijuana (SAM), organisation opposée à la légalisation et à la commercialisation du cannabis récréatif.

« Nous devons faire une pause. Nous devons penser qu’il y a une meilleure approche », a ajouté cet ancien conseiller de l’administration Obama.

Au New Jersey comme à New York, les promoteurs de la légalisation du cannabis récréatif n’ont pas renoncé à leur objectif pour autant. Mais l’effet domino qu’ils avaient prédit au début de l’année ne s’est pas produit dans les États du nord-est des États-Unis. Leur mouvement a plutôt heurté un mur.

Après l’ouverture au Massachusetts de dispensaires de marijuana récréative, en janvier dernier, les autres États de la région devaient s’engager dans la même voie, à commencer par le New Jersey et l’État de New York, dont les gouverneurs démocrates y étaient favorables.

Mais aucun État du nord-est n’y est parvenu. Ni le New Jersey, ni l’État de New York, ni le Connecticut, ni le New Hampshire. Les parlementaires de ces États ont tous refusé d’adopter des projets de loi prévoyant la légalisation et la commercialisation du cannabis récréatif. Même le Vermont, qui avait légalisé la marijuana récréative, n’a pas réussi à adopter une loi permettant sa commercialisation.

L’opposition des Noirs

Les raisons de ces échecs varient d’un État à l’autre. Mais, dans les deux États les plus peuplés, soit l’État de New York et le New Jersey, elles découlent en bonne partie de l’opposition de la communauté afro-américaine à divers aspects de la légalisation.

Au New Jersey, Kevin Sabet et son organisation ont contribué à cette opposition en mobilisant des élus, religieux et militants afro-américains autour de deux idées : la légalisation profite à des entreprises financées par les géants du tabac et elle nuit aux communautés les plus vulnérables.

« La légalisation de la marijuana est l’injustice sociale ultime », a déclaré Kevin Sabet, qui a fondé SAM avec Patrick Kennedy, fils de l’ancien sénateur Edward Kennedy et ancien représentant démocrate du Rhode Island.

« Nous pensons que ce sont les communautés de couleur et les gens démunis de ressources qui souffrent lorsqu’il y a plus de drogue et de dépendance. »

À en juger par les sondages, la majorité des adultes du New Jersey, en faveur de la légalisation de la marijuana, ne partagent pas l’opinion de Kevin Sabet.

Elle est toutefois appuyée par un élu afro-américain influent, Ron Rice, qui a contribué à faire dérailler au Sénat de l’État le projet de loi qui devait provoquer le fameux effet domino dans le Nord-Est.

« Le public n’a pas été bien informé à propos de la légalisation du cannabis récréatif », a déclaré en mars dernier le sénateur Rice, ancien policier et vétéran du Vietnam, qui représente Newark et préside le groupe des parlementaires afro-américains au Parlement du New Jersey. « Dans les communautés urbaines, les quartiers devront lutter contre la prolifération de “bodegas de marijuana” déguisées en dispensaires. »

À la mi-mai, face à la division des démocrates sur la légalisation du cannabis récréatif, le président du Sénat du New Jersey, Steve Sweeney, a renoncé à tenir un vote sur la question et promis de permettre aux électeurs de l’État de trancher le débat à l’occasion d’un référendum qui aurait lieu en novembre 2020.

Pour qui les revenus ?

Un mois plus tard, un projet de loi prévoyant la légalisation du cannabis récréatif a également échoué au Sénat de l’État de New York. La cause de l’échec ? La division des démocrates autour d’un amendement proposé par des sénateurs représentant des circonscriptions comptant des populations de couleur importantes. Le texte prévoyait notamment qu’une part déterminée des revenus fiscaux découlant du nouveau marché du cannabis devait être utilisée pour financer divers programmes dans les communautés ayant été visées de façon disproportionnée par la répression de la marijuana.

Après l’échec de cet amendement, le projet de loi a été abandonné. Mais ses promoteurs ont promis de revenir à la charge. « Ce n’est pas la fin de la route, c’est seulement un délai », a déclaré la sénatrice démocrate Liz Krueger, qui pilotait le projet de loi.

En attendant, les élus de l’État de New York ont adopté, à la fin de juin, un texte décriminalisant encore davantage la marijuana. Quand le gouverneur de l’État, Andrew Cuomo, l’aura promulgué, la possession de 57 grammes de cannabis ou moins deviendra une infraction passible d’une contravention et d’une amende.

Le texte prévoit également que les New-Yorkais ayant été trouvés coupables de possession de 57 grammes de cannabis ou moins dans le passé verront disparaître ce crime de leur dossier. Cependant, l’achat, la culture et la vente de cannabis demeureront illégaux.

Voilà de quoi réjouir Kevin Sabet et Patrick Kennedy. Mais pourront-ils célébrer encore longtemps leur triomphe contre la légalisation et la commercialisation du cannabis récréatif dans le nord-est des États-Unis ?