Réchauffement climatique, brutalité policière, immigration… Contrairement à ce qu’on pourrait croire, le public américain n’est pas radicalement divisé en deux : des minorités d’extrême droite et d’extrême gauche donnent une perception caricaturale de la réalité, rapporte une étude.

Nicolas Bérubé Nicolas Bérubé
La Presse

Problème de perception

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Des partisans et opposants de Donald Trump s’invectivent avant que le président livre un discours à San Diego, en 2016.

Les démocrates aiment à croire que les républicains sont des fous de Dieu motivés par la xénophobie et l’appât du gain. Les républicains voient dans les démocrates des gens hostiles aux policiers et peu fiers d’être américains. La réalité ? Ces caricatures ne s’appliquent qu’à une frange de la population américaine, dont la surmédiatisation contribue à donner l’image d’un pays plus que jamais divisé, rapporte une nouvelle étude intitulée The Perception Gap réalisée par More in Common, regroupement international qui cherche à combattre le repli identitaire, social et culturel.

Deux fois moins extrêmes

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Des membres du Ku Klux Klan insultent des contre-manifestants lors du débat sur les monuments sudistes, à Charlottesville, en Virginie, en juillet 2017.

Les chercheurs ont interrogé 2100 adultes américains dans la semaine suivant les élections de mi-mandat en 2018. En plus de sonder leurs opinions, ils leur ont demandé d’essayer d’évaluer l’opinion de leurs opposants politiques. Résultat : les républicains et les démocrates croient que les gens qui appuient le parti opposé sont près de deux fois plus nombreux à avoir des opinions extrêmes qu’ils ne le sont en réalité. Par exemple, à la question « Dans quel pourcentage les démocrates croient-ils que la majorité des policiers sont de mauvaises personnes ? », les républicains ont répondu 48 % en moyenne, alors que dans la réalité, à peine 15 % des démocrates sont de cet avis.

Dans le champ sur l’immigration

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Partie du mur qui sépare la frontière américano-mexicaine, en Arizona

Chez les démocrates, les perceptions ne sont pas plus justes : lorsqu’on leur demande dans quelle proportion les républicains croient que l’immigration « bien contrôlée » rend l’Amérique plus forte, ils estiment la réponse à environ la moitié. Dans la réalité, près de 9 républicains sur 10 sont d’accord avec cet énoncé. « Nous nous attendions à trouver des écarts entre la perception et la réalité, mais pas à ce que la différence soit à ce point marquée, explique en entrevue Daniel Yudkin, boursier au postdoctorat à la Social and Behavioral Science Initiative de l’Université de Pennsylvanie et coauteur de l’étude. Sur la question de l’immigration, les deux camps sont plus alignés que quiconque ne semble le réaliser. »

Plus on est instruit, plus on se trompe

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Le débat démocrate tenu le 26 juin dernier à Miami, en Floride

L’instruction est souvent perçue comme la solution au clivage. Les chercheurs ont constaté que le problème est plus complexe : les démocrates titulaires d’une maîtrise ou d’un doctorat étaient trois fois plus nombreux à avoir une image incorrecte de l’opinion des républicains que les démocrates n’ayant pas terminé leurs études secondaires. « Cela peut être attribuable en partie à une moindre diversité au chapitre des relations d’amitié, les démocrates les plus instruits (mais pas les républicains) étant plus susceptibles de dire que “presque tous” leurs amis partagent leurs opinions politiques », écrivent les chercheurs.

Les médias, un problème ?

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L’ombre du président Trump lors d’un point de presse tenu en juin au Japon

Les médias semblent aussi incapables de régler le problème des erreurs de perception : les Américains qui disent suivre les nouvelles régulièrement (que ce soit à la radio, dans les journaux, les réseaux sociaux ou les médias locaux) surestimaient en moyenne de 30 % la proportion des gens qui ont des opinions extrêmes chez leurs opposants politiques. En revanche, les répondants qui disent suivre peu ou pas les nouvelles l’ont surestimée de moins de 10 %. « De plus, les gens qui publient des billets à propos d’enjeux politiques sur les réseaux sociaux ont un écart de perception nettement plus élevé que celui des gens qui ne publient pas ces billets », notent les chercheurs.

Redonner espoir

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À Grand Rapids, au Michigan, des républicains ont débattu, le 28 mai dernier, des enjeux liés à la présidence de Donald Trump. Le représentant républicain dissident Justin Amash y a fait valoir que la conduite du président pourrait mener à sa destitution.

Les résultats de cette étude sont-ils rassurants ou inquiétants ? « C’est partagé, mais je crois qu’on devrait y voir quelque chose de positif, explique Daniel Yudkin. C’est bien en ce sens que ça peut faire réaliser aux gens qu’ils ont sans doute une mauvaise perception du camp adverse et qu’ils peuvent y remédier. On dit aux gens : regardez, ces gens du camp adverse que vous pensez “fous”, “diaboliques” et “remplis de haine” n’ont pas les opinions que vous leur attribuez. Je crois que c’est une bonne chose si les gens sont conscients du degré de distorsion qui existe dans notre atmosphère politique. Si les gens se disent : wow, nous sommes d’accord sur plusieurs enjeux, il est temps de surmonter ces écarts de perception, ces distorsions, et de restaurer un dialogue qui nous permet d’avancer vers des buts communs. »