Si le gouvernement du premier ministre François Legault cherche des moyens de vaincre les résistances à l'égard de l'instauration de la maternelle 4 ans, il trouvera peut-être de l'inspiration au sud de la frontière. À New York, la mesure a connu un succès tel que la Ville va maintenant l'étendre aux enfants de 3 ans.

Mis à jour le 6 janv. 2019
RICHARD HÉTU LA PRESSE

Dans un immeuble du Bronx, Carlyn Rahynes nous fait fièrement visiter l'une des deux écoles prématernelles dont elle est la directrice. La mise sur pied de ces établissements a constitué un tour de force, mais Mme Rahynes ne semble pas considérer que sa mission est terminée. « Si des gens de Montréal ou d'ailleurs au Québec veulent apprendre de notre expérience, je suis prête à me déplacer pour les rencontrer ! »

L'offre de Carlyn Rahynes ne trouvera peut-être pas preneur. Mais elle reflète un enthousiasme largement répandu à New York pour ce qui est considéré comme l'une des plus grandes réalisations du maire de la ville, Bill de Blasio : l'accès universel à la maternelle 4 ans. En l'espace de trois ans, le nombre d'élèves de cet âge fréquentant une maternelle gratuite dite de qualité est passé de 19 000 à près de 70 000 sur environ 100 000 enfants admissibles.

L'initiative est couronnée d'un tel succès que New York a décidé de l'étendre aux enfants de 3 ans. Ainsi, après avoir ouvert leurs portes l'an dernier, les premières maternelles pour cette tranche d'âge accueillent aujourd'hui environ 5000 enfants. L'objectif est de faire passer ce nombre à 15 000 d'ici deux ans.

« Au début, les enseignants s'inquiétaient au sujet de l'apprentissage de la propreté dès 3 ans », se souvient Carlyn Rahynes, dont les classes de maternelle 3 et 4 ans sont hébergées dans de nouveaux immeubles de Port Morris et Mott Haven, deux quartiers situés dans le sud-ouest du Bronx. « Et croyez-le ou non, cela est devenu l'un de leurs moindres soucis. Car les enfants s'acclimatent très rapidement. Nous pouvons vite passer à l'enseignement. Et qu'apprennent les 3 ans ? Comme le dit le nom de chacun de nos centres [Learning Through Play Pre-K Center], ils apprennent par le jeu. »

Comme le Jour J

La ville de New York et la province de Québec ont au moins deux choses en commun : une population d'environ 8,5 millions d'habitants et un chef de gouvernement ayant été élu après avoir promis la maternelle 4 ans pour tous. Pour Bill de Blasio, qui a décroché un premier mandat en novembre 2013 en se posant en champion de la gauche démocrate, l'initiative était un moyen de réduire les inégalités socioéconomiques dans sa ville.

Or, le maire de New York pouvait compter, pour réaliser sa promesse, sur un atout que ne possède pas le premier ministre du Québec. Il a le plein contrôle des écoles publiques de sa ville, qui enseignent à plus de 1,1 million d'élèves dans plus de 1700 écoles.

Autrement dit, au moment de lancer son initiative, il n'a pas eu à composer avec des dirigeants de commissions scolaires qui se disaient incapables d'ouvrir de nouvelles classes ou de trouver des enseignants.

N'empêche, Bill de Blasio a lui-même comparé au débarquement de Normandie le premier jour de l'année scolaire 2014-2015, qui marquait le début de la maternelle 4 ans pour tous à New York.

« Cela a nécessité un effort énorme de la part du département de l'Éducation et de l'ensemble de l'administration municipale, se rappelle Josh Wallack, responsable de l'enseignement à la petite enfance au sein du département de l'Éducation de la Ville de New York. Mais nous avons eu la chance de pouvoir miser sur une infrastructure d'organisations déjà existantes et expérimentées partout dans la ville. Le défi relevé par le maire consistait à intégrer les maternelles 4 ans du secteur public et celles du secteur à but non lucratif. »

Bill de Blasio aura néanmoins échoué à tenir une de ses promesses liées à la maternelle 4 ans pour tous : assurer le financement de l'initiative par l'entremise d'une taxe imposée aux millionnaires de sa ville. Une telle mesure nécessitait le feu vert du gouverneur de New York, Andrew Cuomo, qui s'y est opposé. L'État de New York finance donc en grande partie le programme à même son budget voué à l'éducation.

Des avantages éducatifs et économiques

Et comment les experts indépendants jugent-ils l'expérience new-yorkaise ?

« Nous avons vu une croissance considérable sur le plan de la qualité au cours des années où nous avons évalué les maternelles 3 et 4 ans, répond Debby Cryer, spécialiste de l'évaluation des programmes d'enseignement à la petite enfance. Ils ont reçu l'information que nous leur avons fournie et effectué des changements importants pour arriver à des classes préscolaires de haute qualité. Certaines des meilleures classes préscolaires que j'ai vues aux États-Unis se trouvent à New York. »

Debby Cryer définit ainsi l'échelle d'évaluation qu'elle a conçue avec d'autres chercheurs de l'Université de Caroline du Nord à Chapel Hill : « L'échelle mesure le niveau de protection dont jouissent les enfants, la qualité de leurs interactions avec les autres personnes et la pertinence de l'enseignement qui leur est prodigué. Quand on parle d'enseignement, il ne s'agit pas d'apprendre aux enfants à compter ou à réciter les lettres. Ce qui est important, c'est le vocabulaire, et aider les enfants à apprendre une grande quantité d'informations sur le monde dans lequel ils vivent. »

« Si vous avez un enseignement préscolaire de haute qualité, vous allez économiser des sommes d'argent importantes dans l'avenir en éducation spécialisée. Vous allez avoir une meilleure main-d'oeuvre. »

- Debby Cryer, spécialiste de l'évaluation des programmes d'enseignement à la petite enfance

Le département de l'Éducation de la Ville de New York a chiffré ces économies. Selon ses calculs, chaque dollar investi aujourd'hui dans les maternelles 3 et 4 ans permettra à la Ville d'épargner 13 $ plus tard. Ses dirigeants font aussi valoir un autre avantage économique.

« Les familles new-yorkaises avec de jeunes enfants dépensaient en moyenne 10 000 $ par année en frais de garderie, dit Josh Wallack, responsable de l'enseignement à la petite enfance au département de l'Éducation. Voilà de l'argent qui reste désormais dans les poches des parents qui envoient leurs enfants dans les maternelles 3 et 4 ans du secteur public. On parle donc d'un avantage non seulement éducatif, mais également économique. »