Si divisés qu’ils soient, les Américains s’entendent sur une chose : ils estiment que leur pays est en déclin. Un sentiment évoqué pour la première fois au XVIIe siècle, à l’époque des premiers pèlerins, note dans une nouvelle étude Jeremy K. Yamashiro, associé de recherche postdoctorale au département de psychologie de l’Université de Princeton. La Presse lui a parlé.

Nicolas Bérubé Nicolas Bérubé
La Presse

Vous et votre coauteur avez demandé à 2000 Américains de décrire les moments importants du passé des États-Unis, ainsi que leur évaluation du présent et du futur des États-Unis. La majorité des répondants avaient une vision positive du passé du pays, mais une vision pessimiste de l’avenir. Cela vous a-t-il étonné ?

PHOTO TIRÉE DU SITE DE L’UNIVERSITÉ DE PRINCETON

Jeremy K. Yamashiro, associé de recherche postdoctorale au département de psychologie de l’Université de Princeton

Vu que Donald Trump est président, je croyais que les démocrates allaient avoir une vision plus négative du futur, et que les républicains parleraient d’un futur où les États-Unis seraient en meilleure posture. Or, les deux groupes étaient plus ou moins aussi pessimistes au sujet du futur du pays. Ces résultats s’apparentent à ceux de plusieurs autres études réalisées aux États-Unis et au Canada. Cela suggère que ce pessimisme que nous avons observé sur l’avenir de notre pays ne reflète pas simplement l’actualité, mais peut indiquer un sentiment plus profond et stable sur la façon dont nous concevons notre nation au fil du temps.

Comment peut-on expliquer ce sentiment alors que les États-Unis sont dans l’ensemble en bien meilleure position qu’auparavant, que ce soit au chapitre de la faible mortalité infantile, du niveau record d’éducation universitaire ou de la baisse soutenue du nombre de crimes violents ?

Je crois qu’il y existe un fossé entre la façon dont les gens se représentent l’histoire du pays, et la façon dont les choses se sont réellement passées. Les élites ont intentionnellement conçu une histoire de la naissance des États-Unis qui inspire et qui communique les valeurs sur lesquelles repose notre société. Les gens de tous les jours ont une mémoire collective qui porte la trace de ce filtre. Les évènements du présent et du futur n’ont pas fait l’objet d’une telle [sélection], alors nos anxiétés collectives y occupent plus d’espace.

Vous mentionnez que ce concept du « retour à une période glorieuse » a pris naissance dans les discours des prédicateurs pèlerins dès le XVIIsiècle aux États-Unis. Diriez-vous que le réflexe de croire que le passé était toujours plus glorieux que le futur est un trait qui définit les États-Unis – un trait exploité avec succès par Donald Trump lors de sa dernière campagne présidentielle ?

Comme vous le décrivez, il y a une tension intéressante dans la conscience américaine. D’un côté, nous aimons à penser que nous sommes une nation d’inventeurs, de créateurs, un endroit où votre lieu d’origine n’a pas d’importance – ce qui a de l’importance, c’est ce que vous faites maintenant et dans le futur. Dans ce mode de pensée, le passé n’a pas d’importance, seul le futur est important. D’un autre côté, nous avons aussi cette préoccupation constante voulant que nos meilleurs jours en tant que nation soient derrière nous, et ce sentiment d’un âge d’or révolu peut pousser certaines personnes à regarder vers le passé plutôt que vers le futur afin de trouver des solutions. Je crois qu’il y a eu une perte de confiance assez profonde.

Si je suis un prédicateur, ou un politicien, et que je veux vous embarquer dans mon programme, je vais vous démontrer que mes idées et ma vision sont dans le droit fil d’un passé glorifié. Je vais décrire la nation « que nous sommes censés avoir ». La question de savoir si ma version du passé est fidèle ou pas à la réalité est d’importance secondaire. Ce qui est plus important, c’est mon influence émotionnelle. Je ne sais pas si le fait d’être susceptible à ce genre de façon de voir les choses est un trait particulièrement américain, mais c’est certainement une tactique à laquelle certains d’entre nous répondent avec enthousiasme.