Je me souviens du 7 octobre 2016 comme d’un tournant de la dernière campagne présidentielle américaine.

Publié le 26 sept. 2019
Isabelle Hachey
Isabelle Hachey La Presse

C’est le jour où a fait surface une vieille vidéo, dans laquelle Donald Trump expliquait à un animateur télé, hors caméra, sa technique infaillible pour séduire les femmes : les attraper par la chatte, sans demander, sans attendre.

Ce jour-là, j’ai vraiment cru que c’en était fini du candidat républicain. Il pouvait faire une croix sur la Maison-Blanche. Les Américains ne lui pardonneraient jamais des propos aussi obscènes.

PHOTO EVAN VUCCI, ASSOCIATED PRESS

« Donald Trump a compris depuis longtemps qu’un mensonge, à force d’être répété, finit par être vrai aux oreilles de ses partisans », écrit notre chroniqueuse. 

J’étais aussi sûre de mon coup qu’un Bernard Derome lançant avec assurance son célèbre « Si la tendance se maintient » par un soir d’élections.

Je me trompais – lourdement. Désespérément.

Trois ans plus tard, on a perdu le compte des scandales provoqués par le président le plus indigne de l’histoire des États-Unis. Des magazines en font des palmarès, du pire au « moins pire ».

Une page Wikipédia les classe par ordre alphabétique, comme un catalogue des horreurs.

Rien ne semble arrêter le président téflon. Rien ne semble ébranler ses partisans. Ne s’est-il pas lui-même targué de pouvoir tirer à bout portant sur un quidam en pleine rue de New York sans perdre le moindre électeur ?

Le plus choquant, c’est que ce chaos perpétuel ne nous choque plus, ou à peine. Nous devenons téflons, nous aussi. Blasés, ou peut-être immunisés contre la bêtise trumpienne.

Mais pas cette fois.

Cette fois, c’est différent.

***

« Si vous pouviez fouiller ça… Ça me paraît horrible. »

Au bout du fil, Donald Trump insistait. « On parle beaucoup du fils de Biden et du fait que Biden a arrêté l’enquête… ce serait formidable si vous pouviez vous pencher là-dessus. »

C’était le 25 juillet. À l’autre bout du fil, de l’autre côté de l’océan, le président ukrainien Volodymyr Zelensky écoutait son puissant interlocuteur lui enjoindre d’enquêter sur Joe Biden, le favori des primaires démocrates.

Une conversation parfaitement « anodine », s’est défendu Donald Trump, furieux contre les « chasseurs de sorcières » qui l’accablent depuis trois longues années.

Mais il n’y a rien d’anodin dans cet échange.

Au contraire. Voilà un homme politique qui demande à une puissance étrangère de salir un rival dans l’espoir de faire pencher l’électorat en sa faveur au prochain scrutin.

Vous avez une impression de déjà vu ?

Pour vaincre Hillary Clinton, en 2016, Donald Trump avait imploré le Kremlin de faire exactement la même chose : « Russie, si vous écoutez ceci, j’espère que vous serez capables de trouver les 30 000 courriels manquants ! », avait-il lâché.

À l’époque, toutefois, Donald Trump n’était pas le président des États-Unis d’Amérique. Il n’avait pas le pouvoir dont il dispose aujourd’hui.

Il n’avait pas trahi son serment d’office.

Cette fois, on parle de l’homme le plus puissant du monde, qui fait pression sur un dirigeant étranger dans le but évident de discréditer un rival politique.

Pire, le président Trump a bloqué l’octroi d’une aide militaire promise à l’Ukraine quelques jours avant ce méprisable coup de fil.

« Les États-Unis ont été très, très bons pour l’Ukraine et je ne dirais pas que ça a forcément été réciproque », a-t-il laissé tomber au cours de la conversation.

La menace, implicite, est claire.

Tu me déterres un truc bien juteux sur Joe Biden, et je te débloque les dollars dont tu as désespérément besoin pour te défendre contre les agressions de ton voisin russe…

Cette aide militaire de 400 millions avait pourtant été accordée par le Congrès. Elle répondait aux objectifs de la politique étrangère américaine.

En somme, le président Trump s’est livré à son odieux chantage en se servant de l’argent des contribuables.

Opportuniste sans gêne et sans bornes, il a fait passer ses intérêts politiques personnels avant ceux de la nation qu’il avait juré de « protéger et de défendre ».

À côté de ça, les scandales des trois dernières années sont (presque) de la petite bière.

***

« L’avenir appartient aux patriotes », a déclaré Donald Trump d’un ton grave, mardi, à l’Assemblée générale de l’ONU.

Le même jour, les démocrates écrivaient un nouveau chapitre de l’histoire américaine en lançant une procédure de destitution contre le président-patriote, l’accusant d’avoir trahi son pays.

Notez l’ironie.

La procédure sera longue. Rien ne dit que Donald Trump sera destitué, d’autant que le Sénat, qui devra trancher, est majoritairement républicain.

Depuis deux ans, les démocrates agonisaient sur la question. Les plus indignés appelaient l’impeachment de leurs vœux. Les plus frileux craignaient de subir les conséquences politiques de cette démarche à l’issue plus qu’incertaine.

Par la force des choses, les derniers ont dû se rallier aux premiers.

« Tout ça est un canular, tout ça est un grand canular », s’est impatienté hier le président Trump.

Le canular, à mon avis, se trouve davantage dans les rumeurs de corruption que son entourage tente de faire gonfler depuis des mois au sujet de Joe Biden et de son fils – rumeurs qui n’ont jamais été démontrées par des enquêtes journalistiques indépendantes.

Mais qu’importe tout cela : Donald Trump a compris depuis longtemps qu’un mensonge, à force d’être répété, finit par être vrai aux oreilles de ses partisans.

Depuis la publication du rapport du procureur spécial Robert Mueller sur l’ingérence de Moscou, qui ne l’a ni condamné ni exonéré, il s’en permet plus que jamais.

Cette fois, il est allé trop loin.

Cette fois… j’espère ne pas me tromper.