Les 40 personnes toujours détenues à la base militaire américaine de Guantánamo, sur l’île de Cuba, reçoivent des soins médicaux déficients, et la situation risque fort de s’aggraver dans les prochaines années.

Marc Thibodeau Marc Thibodeau
La Presse

Dans un nouveau rapport, le Centre pour les victimes de torture et Physicians for Human Rights (PHR) préviennent que l’établissement controversé n’a pas la capacité de répondre à leurs besoins, bien que le département de la Défense soutienne le contraire depuis des années.

« Ce n’est pas possible […]. Non seulement à cause des ressources physiques disponibles sur place, mais aussi du cadre régissant les pratiques » du personnel, prévient Michael Payne, un analyste de PHR.

Le rapport, basé notamment sur les témoignages de médecins civils ayant pu évaluer la santé de détenus sur place et les comptes rendus de procès militaires, met en relief de nombreux cas problématiques.

Parmi les plus préoccupants figure celui de Nashwan al-Tamir, capturé en Turquie en 2006 et torturé dans l’une des prisons secrètes de la CIA avant d’être amené à Guantánamo, où il est détenu depuis près de 13 ans.

Bien qu’il se soit plaint pendant des années de maux de dos, ce n’est qu’en 2010 qu’on a diagnostiqué chez lui une affection de la moelle épinière. Et ce n’est qu’en 2018, après les protestations d’ONG dénonçant l’inertie de l’administration, qu’une équipe spécialisée a été amenée par avion pour l’opérer, avec des résultats mitigés.

Ses souffrances n’ont pas empêché les autorités de l’extraire de force de sa cellule en 2017 après qu’il eut refusé d’être menotté pour être amené devant un tribunal militaire.

Il a été forcé en novembre 2018, après un violent épisode de mal de dos, de suivre les procédures d’un lit aménagé dans la salle d’audience.

La sécurité avant la santé

Selon M. Payne, les situations problématiques risquent de se multiplier dans les années qui viennent puisque les détenus vieillissent et vont « développer des troubles de santé plus diversifiés, plus complexes, nécessitant des soins spécialisés souvent indisponibles sur place ».

Le problème est exacerbé par le fait que les lois actuelles empêchent un détenu de Guantánamo d’être transféré, même temporairement, sur le sol américain, y compris dans le cas où les médecins recommandent un traitement inaccessible sur place.

Depuis que les premiers prisonniers ont été amenés à la base militaire, les questions de sécurité l’emportent sur leur santé. Le haut commandement a déjà fait savoir qu’il n’était pas tenu de se plier aux recommandations des médecins militaires et « ne le ferait pas systématiquement ».

Selon le rapport des organisations humanitaires, le manque de confiance envers le personnel traitant est un autre facteur nuisant à la prise en charge des détenus.

Plusieurs médecins militaires ont « soutenu les interrogatoires » musclés pratiqués dans la prison à l’époque où les efforts de collecte de renseignements étaient intensifs. Ils évaluaient les prisonniers pour garantir leur « capacité » à supporter physiquement la torture et intervenaient au besoin pour prodiguer une aide d’urgence.

Un expert a notamment conclu que l’un des détenus, Mohammed al-Qahtani, ne pourrait jamais recevoir un traitement efficace à Guantánamo pour ses problèmes de santé mentale en raison de sa méfiance envers le personnel traitant.

Ce prisonnier a notamment été menacé avec des chiens, mis en laisse et sommés d’aboyer, en plus d’être interrogé entre 18 et 20 heures près d’une cinquantaine de fois.

« Réorienter la conversation »

Bien que les exactions subies par les détenus aient été largement documentées, Michael Payne note que les médecins ne consignent rien à ce sujet dans les dossiers et ont pour ordre de « réorienter la conversation » si la question est soulevée.

Le refus d’aborder la torture subie fait en sorte qu’il est pratiquement impossible d’établir un diagnostic et un traitement appropriés, relève l’analyste de PHR.

Dans certains cas, des comportements déviants imputables à un choc post-traumatique sont compris non comme des symptômes, mais comme des actes de défiance méritant sanction.

Le fait que le personnel médical est régulièrement renouvelé augmente les risques de dérapage découlant du caractère incomplet des dossiers médicaux, souligne M. Payne. Le stress inhérent au fait d’être détenu à Guantánamo depuis des années, souvent sans avoir eu droit à un procès et sans perspective de libération, contribue aux problèmes de santé des prisonniers, prévient-il.

Les organisations responsables du rapport souhaitent que la prison soit fermée, mais ne croient guère à cette possibilité actuellement en raison de l’opposition du président Donald Trump. Le dirigeant américain a évoqué à diverses reprises la possibilité d’augmenter le nombre de détenus sans pour autant donner suite à ses propos.

« Le gouvernement n’est même pas capable de prendre en charge correctement ceux qui sont là », indique M. Payne, qui appelle les autorités à lever l’interdit empêchant le traitement de prisonniers dans le besoin sur le sol américain.

Son organisation souhaite par ailleurs qu’une commission indépendante soit mise sur pied pour évaluer les soins offerts à Guantánamo et recommander les correctifs requis pour assurer leur efficacité.