Ce qui était un enjeu négligeable il y a quelques années s’annonce aujourd’hui comme une question incontournable de la prochaine campagne électorale : les États-Unis doivent-ils accorder des compensations aux descendants d’esclaves ? Et si oui, comment doivent-ils s’y prendre ?

Richard Hétu Richard Hétu
Collaboration spéciale

Pat McKenney veut ses 16 hectares et sa mule. Cette descendante d’esclaves réclame que l’indemnisation promise par le général nordiste William Sherman aux anciens esclaves vers la fin de la guerre de Sécession, en janvier 1865, soit enfin versée. Ou du moins, l’équivalent en dollars courants.

« Les Juifs ont obtenu des réparations. Les Japonais ont obtenu des réparations. Pourquoi les Afro-Américains, descendants d’esclaves qui devaient recevoir 16 hectares et une mule, n’obtiendraient-ils pas, eux aussi, des réparations ? Après tout, nous avons construit ce pays pour en faire ce qu’il est aujourd’hui », dit l’enseignante à la retraite lors d’une entrevue dans un grand hôtel de Times Square, à New York.

Le visage encadré par de longues tresses africaines, Pat McKenney se dit « optimiste » quant aux chances des descendants d’esclaves américains d’être un jour indemnisés – non seulement pour des siècles d’esclavage, mais également des décennies de politiques ségrégationnistes et discriminatoires qui ont perpétué les inégalités sociales et économiques entre Blancs et Noirs.

Et d’où lui vient cet optimisme ? En partie de ce qu’elle a entendu il y a deux semaines dans cet hôtel où ont défilé les principaux candidats présidentiels du Parti démocrate. Interrogés par le pasteur noir Al Sharpton, hôte d’une conférence annuelle sur les droits civiques, ils ont tous exprimé leur appui à la création d’une commission pour examiner la question des réparations aux descendants d’esclaves.

« L’esclavage est une honte tenace et implacable pour [les États-Unis]. Nous devons reconnaître notre passé et nous devons présenter des excuses, et les excuses devraient venir du Bureau ovale », a déclaré l’un de ces candidats, John Hickenlooper, ex-gouverneur du Colorado.

« Un virage majeur »

« C’est un virage majeur », commente William Darity, professeur d’économie à l’Université Duke, dont les travaux ont contribué à relancer l’idée d’accorder des compensations aux descendants d’esclaves.

« Jamais la question des réparations n’a fait l’objet d’un débat à ce niveau politique depuis la période de la Reconstruction qui a suivi la guerre civile. »

De fait, même le premier président noir, Barack Obama, a refusé de s’identifier à cette cause au cours de ses huit années à la Maison-Blanche. En décembre 2016, il a justifié sa position en invoquant des considérations « pratiques » lors d’une interview accordée au journaliste et essayiste Ta-Nehisi Coates. Ce dernier avait signé deux ans plus tôt un article influent dans le magazine The Atlantic, intitulé « L’argument en faveur des réparations ».

Jusqu’à tout récemment, Bernie Sanders, meneur chez les candidats démocrates à la présidence, était également opposé aux réparations, trouvant le sujet trop « clivant ». Mais il a dû nuancer sa position après avoir essuyé les critiques d’activistes afro-américains qui voient cette cause comme un élément essentiel à leur conception de la justice raciale.

« Il va avoir du mal avec le vote des [descendants américains d’esclaves] », a tweeté en mars dernier l’un de ces activistes, Antonio Moore, cofondateur du groupe ADOS (American Descendants of Slaves).

Pour Darrick Hamilton, autre universitaire ayant étudié la question des réparations, Bernie Sanders et les autres candidats démocrates à la présidence subissent par ricochet le ressac provoqué par Donald Trump auprès des Afro-Américains.

« Une grande partie de la rhétorique du président est tellement clivante et viscérale qu’elle permet aujourd’hui à des gens qui ont un programme différent de parler de façon explicite de la question raciale », dit ce professeur d’économie à l’Université d’État de l’Ohio.

Trois objectifs

Après plusieurs années de recherches, William Darity a fourni aux partisans des réparations quelques-uns de leurs arguments les plus solides. Le professeur d’économie à l’Université Duke s’est notamment attaché à démontrer comment l’histoire de l’esclavage, de la ségrégation et de la discrimination raciale aux États-Unis a contribué à l’écart de richesse persistant entre les Blancs et les Noirs (le patrimoine médian des familles blanches est 10 fois supérieur à celui des familles noires).

Jadis sceptique, l’économiste afro-américain considère aujourd’hui les réparations comme un moyen incontournable pour combler cet écart de richesse.

« Un programme de réparation devrait atteindre trois objectifs, explique-t-il. Il doit d’abord y avoir une admission de la part des bénéficiaires de l’injustice sociale en question. Cette admission implique une reconnaissance qu’il doit y avoir une forme de réparation destinée aux gens qui ont été victimes de cette injustice. Il doit ensuite y avoir une restitution, c’est-à-dire la mise en œuvre d’un programme pour assurer la réparation. Et la communauté victime, enfin, doit pouvoir en arriver à la conclusion qu’elle a reçu une compensation satisfaisante et qu’elle n’a plus de raison de réclamer d’autres réparations, à moins d’une nouvelle vague d’injustices. »

Pour y parvenir, William Darity prône un « portefeuille de réparations » combinant des paiements individuels (pour les Afro-Américains pouvant prouver qu’ils sont les descendants d’esclaves) et des programmes sociaux comme l’assurance maladie et l’éducation universitaire gratuite pour les Noirs. Le coût de ces réparations ? Entre 6000 et 14 000 milliards de dollars.

« Pure folie »

« C’est de la pure folie ! » Richard Epstein, professeur de droit à l’Université de New York, a du mal à contenir son indignation lorsqu’on l’interroge sur le débat actuel entourant la question des réparations. En 2004, il a cherché à démontrer, dans un article publié dans une revue juridique, pourquoi l’idée d’accorder des compensations aux descendants d’esclaves menait à un cul-de-sac juridique et législatif.

Aujourd’hui, il est consterné de voir que l’idée est débattue par des candidats à la présidence.

« L’esclavage a pris fin en 1865, dit-il. Depuis la guerre civile, un très grand nombre de Blancs ont fait tout ce qu’ils pouvaient pour aider les Noirs, et cela inclut les deux millions de soldats qui ont combattu pour l’Union. Et puis, il y a les masses d’immigrés qui sont arrivés aux États-Unis à partir de la fin du XIXe siècle, dont plusieurs ont fait face à une discrimination sévère, comme les membres de ma famille. Pourquoi diable devraient-ils payer pour des réparations ? »

« Si les démocrates cherchent une idée susceptible de leur aliéner presque tous les Blancs des classes moyennes, ils n’ont qu’à continuer à parler de réparations. »

Richard Epstein se définit comme un libertarien. Mais son opinion est partagée par la grande majorité des Blancs, républicains, démocrates et indépendants confondus. Comment les partisans des réparations espèrent-ils renverser cette tendance ? La réponse tient à cette formule : HR-40.

Il s’agit d’un projet de loi de la Chambre des représentants demandant l’ouverture d’une commission pour examiner l’idée « d’excuses nationales » et « proposer des réparations » pour l’esclavage. Au menu depuis 1989, le texte a des chances d’être enfin adopté.

« Le simple fait de promulguer le projet de loi HR-40 serait un premier pas vers les réparations », dit Darrick Hamilton, professeur d’économie à l’Université d’État de l’Ohio. « Une commission sur les réparations nous permettrait de présenter nos arguments, mais aussi de changer le discours sur les inégalités raciales. »

Les précédents américains

Le gouvernement américain a déjà présenté des excuses et versé des indemnités à des groupes victimes d’injustices passées. En 1988, Ronald Reagan a distribué à chacun des plus de 80 000 Japonais-Américains internés dans des camps pendant la Seconde Guerre mondiale 20 000 $. La somme a été qualifiée d’insuffisante, mais les excuses officielles ont soulagé plusieurs des victimes de cette politique raciste.

En 2011, le gouvernement américain a par ailleurs mis fin à une longue dispute judiciaire en versant 3,4 milliards de dollars à quelque 300 000 Amérindiens pour la mauvaise gestion des terres de leurs ancêtres par l’État fédéral, une « injustice » que Barack Obama avait promis de corriger pendant sa campagne présidentielle. Les Amérindiens réclamaient 47 milliards de dollars.

Les candidats et la question des réparations

PHOTO JORDAN GALE, ARCHIVES THE NEW YORK TIMES

Bernie Sanders

Les principaux candidats démocrates à la présidence se disent ouverts à la création d’une commission pour étudier la question délicate des réparations aux descendants d’esclaves. Mais il suffit de lire entre les lignes de leurs discours pour comprendre qu’ils n’épousent pas tous cette cause avec le même degré d’enthousiasme.

« L’écart de richesse entre les Blancs et les Noirs existe parce que l’esclavage, la ségrégation, Jim Crow [NDLR : nom donné aux lois sur la ségrégation raciale] et les pratiques de prêts prédatrices ont volé la richesse des Afro-Américains. Cet écart de richesse doit être corrigé, et le racisme institutionnel doit être déraciné partout où il existe. » — Le sénateur indépendant du Vermont, Bernie Sanders

PHOTO DON EMMERT, ARCHIVES AFP

Kamala Harris

« Nous avons eu plus de 200 ans d’esclavage. Nous avons eu Jim Crow pendant près d’un siècle. Nous avons eu la discrimination légalisée, la ségrégation, et maintenant nous avons la ségrégation et la discrimination qui ne sont pas légales, mais qui existent encore et qui représentent des obstacles au progrès. […] Nous devons reconnaître que tout le monde ne commence pas sur un pied d’égalité. […] Mais soyons clairs à ce sujet : tout programme qui profitera aux Noirs profitera à l’ensemble de la société. » — La sénatrice démocrate de Californie, Kamala Harris

PHOTO RUTH FREMSON, ARCHIVES THE NEW YORK TIMES

L’ancien représentant démocrate du Texas, Beto O’Rourke

« Je ne crois pas que les réparations doivent être le premier sujet de la conversation. Je pense qu’il faut d’abord comprendre les faits, et les actions suivront. Et ces actions auront lieu après une conversation nationale fondée sur les faits et la vérité. » — L’ancien représentant démocrate du Texas, Beto O’Rourke

PHOTO LUCAS JACKSON, ARCHIVES REUTERS

Le maire démocrate de South Bend, Pete Buttigieg

« Le pays dans son ensemble est divisé selon la couleur de la peau et les ressources divergent. Il y a un lien direct entre l’exclusion du passé et l’exclusion du présent. » — Le maire démocrate de South Bend, dans l’État de l’Indiana, Pete Buttigieg

PHOTO BRENDAN SMIALOWSKI, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

La sénatrice démocrate du Massachusetts, Elizabeth Warren

« Nous devons faire face à la sombre histoire de l’esclavage et de la discrimination cautionnée par le gouvernement qui a eu de nombreuses conséquences, dont celle de nuire à la capacité des familles noires de générer de la richesse pendant plusieurs générations. Les familles noires ont eu une pente beaucoup plus raide à gravir — et nous avons besoin de changements structurels et systémiques pour y remédier. » — La sénatrice démocrate du Massachusetts, Elizabeth Warren

PHOTO JOSE LUIS MAGANA, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Le sénateur démocrate du New Jersey, Cory Booker

« Je crois qu’il est très important d’avoir une conversation de bonne foi sur la nécessité de corriger les injustices du passé dans le contexte des réparations. Mais cette conversation ne peut pas être seulement un exercice politique ou un examen de passage sans signification. Les politiques les plus audacieuses dont nous parlons maintenant ne peuvent pas être inspirées seulement par les bons sentiments ou la reconnaissance du passé. Elles doivent rétablir la justice économique et attaquer les préjugés qui persistent aujourd’hui. » — Le sénateur démocrate du New Jersey, Cory Booker

PHOTO BRIAN SNYDER, ARCHIVES REUTERS

L’ancien secrétaire au Développement urbain et au Logement Julian Castro

« Je crois depuis longtemps que ce pays devrait régler son péché originel — l’esclavage — et qu’une façon de le faire est d’envisager des réparations pour les descendants d’esclaves. » — L’ancien secrétaire au Développement urbain et au Logement Julian Castro

« Il est temps de se lever et d’assumer la responsabilité de ce que nos ancêtres ont fait »

PHOTO FOURNIE PAR LOTTE LIEB DULA

Le cahier que Lotte Lieb Dula a découvert parmi les affaires de sa mère contenant les noms de 40 esclaves (sur 400 possédés par la famille)…

Le registre, de la taille d’un livre de poche, se trouvait dans une des boîtes qui suivaient la famille de Lotte Lieb Dula depuis au moins trois générations. En décembre 2018, trois ans après la mort de sa mère, la planificatrice financière à la retraite de Denver a commencé à le feuilleter, après l’avoir découvert sous des daguerréotypes.

« J’ai d’abord vu le nom de mon arrière-arrière-grand-père », nous a-t-elle raconté lors d’une entrevue téléphonique. « Je savais dès lors qu’il s’agissait d’un document datant des années 1850 ou 1860. En tournant les pages, j’ai vu toutes ses propriétés et ses biens immobiliers au Mississippi et en Virginie. Et puis, je suis arrivée à une certaine page qui contenait une liste de noms numérotés, avec leur âge et leur valeur. J’ai réalisé que j’avais sous les yeux une liste d’esclaves. Il y en avait 44. »

La découverte a bouleversé Lotte Lieb Dula, qui a grandi en Californie avant de s’établir avec son mari au Colorado en 2001.

« J’ai réalisé que je ne savais presque rien de l’histoire de ma famille, a-t-elle enchaîné. J’avais entendu dire que mes ancêtres étaient originaires du Sud. J’avais entendu dire qu’ils avaient combattu lors de la guerre civile. »

PHOTO FOURNIE PAR LOTTE LIEB DULA

Lotte Lieb Dula, descendante de propriétaires d’esclaves

« Je ne savais pas que ma famille avait possédé des plantations. Et je ne savais vraiment pas qu’elle s’était enrichie grâce à l’asservissement d’êtres humains. »

Malgré le choc, Lotte Lieb Dula était déterminée à en savoir plus long sur sa famille. Au fil de ses recherches, elle a appris que ses ancêtres avaient possédé au moins 400 esclaves. Elle a aussi découvert que plusieurs membres de sa famille avaient occupé des professions ou des fonctions — avocats, médecins et gouverneurs — qui leur avaient permis de défendre le régime esclavagiste et le racisme institutionnalisé du Sud.

Depuis lors, elle a décidé de mettre à profit « [sa] bonté, [son] temps et [son] argent » pour rétablir « l’honneur » de sa famille. Comment ? En donnant — et en se donnant — à la cause des réparations aux descendants d’esclaves.

Elle a ainsi créé un site internet — Reparations4Slavery.com — après avoir contacté le groupe Coming to the Table, qui réunit des descendants d’esclaves et de propriétaires d’esclaves. Elle y propose notamment une série d’approches pour réparer une partie des torts causés par l’esclavage. Approches qu’elle a elle-même mises en pratique : création de bourses d’études destinées aux Afro-Américains ; réorientation du mécénat culturel pour promouvoir la carrière d’artistes afro-américains ; aide directe à de jeunes Afro-Américains qui peinent à acquitter leurs dettes d’études.

Tout ça, et plus, Lotte Lieb Dula le fait avec l’argent du cabinet juridique de son grand-père, dont elle a hérité.

« Je ne pense pas que ma réaction soit typique, a-t-elle lancé. Mais je pense qu’il y a un mouvement qui prend de l’ampleur chez les Blancs en faveur d’une prise de responsabilité. Je crois qu’il y a une vague qui se prépare. »

« Je crois que l’histoire américaine n’a pas été enseignée correctement dans les écoles, poursuit-elle. Nous n’avons pas vraiment compris l’effet des années d’esclavage. Nous n’avons pas compris l’effet du racisme institutionnalisé. Et il est temps de se lever et d’assumer la responsabilité de ce que nos ancêtres ont fait. »

Quand on lui demande si elle rencontre parfois des gens qui lui disent qu’elle va trop loin, qu’elle en fait trop, elle répond sans aucune hésitation.

« Je ne vais pas trop loin. En fait, il n’y a aucune façon que je puisse acquitter la dette. C’est incalculable. Les torts que ma famille a causés à au moins 400 personnes et à leurs descendants sont inestimables. Ce que je fais, c’est un geste, rien de plus. Et cela me prendra le reste de ma vie pour accomplir ce geste. En fait, je pourrais disposer de 400 vies et cela ne serait pas suffisant. »

Nommer les esclaves

L’histoire de Lotte Lieb Dula n’est sans doute pas typique, mais elle n’est pas unique non plus. Jill Strauss est bien placée pour le savoir. Elle vient de coéditer avec l’auteure Dionne Ford une anthologie de textes écrits par des descendants d’esclaves et de propriétaires d’esclaves. Intitulé Slavery’s Descendants, le livre paraîtra le 10 mai aux États-Unis.

« La découverte d’ancêtres esclavagistes est souvent traumatisante », a dit à La Presse la professeure en communication au Collège communautaire de l’arrondissement de Manhattan. « Dans les textes de nos contributeurs qui se trouvent dans cette catégorie, on voit un besoin et un effort réels de nommer les esclaves qui ont appartenu à leurs familles. C’est une façon de leur rendre leur humanité. C’est l’une des seules choses qu’ils puissent faire : créer une documentation au sujet de ces gens dont on a souvent parlé sans les nommer. »