La droite américaine a longtemps eu à la tête du Vatican de précieux alliés dans ses combats contre l'avortement et l'homosexualité. Avec Jean-Paul II, elle a même eu un partenaire providentiel pour affronter l'empire soviétique et le communisme.

Richard Hétu, Collaboration spéciale LA PRESSE

Mais elle ne semble plus aussi sûre aujourd'hui de pouvoir compter sur le successeur de Benoit XVI pour défendre ses priorités. Au cours des dernières semaines, quelques-uns de ses ténors les plus connus ont en effet critiqué les prises de position du pape François. Sarah Palin a donné le ton au début du mois de novembre en se disant «surprise», voire «stupéfaite» par «certaines déclarations» du pape qui lui ont paru «plutôt libérales».

L'ancienne colistière de John McCain faisait allusion aux propos tenus par François lors d'un entretien accordé à la revue jésuite Civilta Cattolica. Le souverain pontife y déplorait que l'Église catholique ait «développé une obsession» à propos de l'avortement, de la contraception et de l'homosexualité. Il ajoutait que l'Église verrait sa stature morale s'effondrer «comme un château de cartes» si elle continuait à «insister seulement sur ces questions».

L'accueil enthousiaste accordé à ces propos par les catholiques et les médias américains, dont le New York Times, n'a pas rassuré Adam Shaw, rédacteur en chef de Fox News. Dans une tribune publiée sur le site internet de la chaîne d'information, ce journaliste catholique a comparé le pape François à Barack Obama, bête noire des conservateurs américains.

«Le pape François jouit d'une poussée de popularité comparable à la façon dont Barack Obama a été accueilli par le monde en 2008», a écrit Adam Shaw au début du mois. «Et tout comme le président Obama a été une déception pour l'Amérique, le pape François sera un désastre pour l'Église catholique», a-t-il ajouté, reprochant notamment à Jorge Mario Bergoglio «d'aimer s'excuser pour l'Église catholique» comme Barack Obama «aimait s'excuser pour l'Amérique».

Des critiques encore plus féroces attendaient François après la publication, le 26 novembre, de son exhortation apostolique intitulée La joie d'évangéliser. Le pape se livre dans ce document de 84 pages à un réquisitoire en règle contre le capitalisme financier.

«Il n'est pas possible que le fait qu'une personne âgée réduite à vivre dans la rue meure de froid ne soit pas une nouvelle, tandis que la baisse de deux points en Bourse en est une», écrit-il en appelant les dirigeants des grandes puissances mondiales à lutter contre la pauvreté et les inégalités engendrées par cette «nouvelle tyrannie invisible».

«Jésus était un capitaliste»

«Du marxisme pur», a tonné l'animateur radiophonique Rush Limbaugh, dont les opinions ultraconservatrices rejoignent ou influencent souvent celles de ses millions d'auditeurs et de plusieurs élus républicains du Congrès.

«Le capitalisme débridé? Le capitalisme débridé n'existe nulle part. C'est un terme que les socialistes utilisent pour décrire les États-Unis», a ajouté l'animateur au cours d'une longe jérémiade.

Jonathan Moseley, entrepreneur, avocat et militant du Tea Party en Virginie, a cru bon de corriger le pape dans un texte intitulé «Jésus était un capitaliste» et publié sur un site internet conservateur. Ce Jésus capitaliste prêchait «la responsabilité individuelle» et «n'était pas un socialiste», a précisé l'auteur.

François n'est évidemment pas le premier pape à condamner les excès du capitalisme et à inviter les dirigeants des pays riches à lutter contre les inégalités. Pourquoi alors la droite américaine s'est-elle indignée de ses propos? La réponse tient peut-être en partie à un extrait de l'exhortation apostolique que plusieurs médias américains ont choisi de mettre en exergue.

Le pape y dénonce un des dogmes économiques de la droite américaine: «Dans ce contexte, certains défendent encore les théories du ruissellement (trickle-down), qui supposent que chaque croissance économique, favorisée par le libre marché, réussit à produire en soi une plus grande équité et inclusion sociale dans le monde. Cette opinion, qui n'a jamais été confirmée par les faits, exprime une confiance grossière et naïve dans la bonté de ceux qui détiennent le pouvoir économique et dans les mécanismes sacralisés du système économique dominant.»

Quelques jours plus tard, Barack Obama saluait les déclarations «éloquentes» du pape François sur la pauvreté et les inégalités, une rare mention du souverain pontife dans un discours du président américain. Il devait notamment citer le passage de l'exhortation apostolique où le pape s'indigne de l'indifférence des médias devant la personne âgée qui meurt de froid dans la rue.

«J'ai été énormément impressionné par les déclarations du pape. Pas sur un sujet particulier, mais parce que c'est d'abord quelqu'un qui incarne les enseignements du Christ», a dit plus tard Barack Obama lors d'une entrevue accordée à la chaîne CNBC.

Les Sarah Palin, Rush Limbaugh et cie n'ont pas besoin d'en entendre davantage pour se conforter dans leurs opinions.