Victor Fabrice, 20 ans, est venu avec sa copine Robertine qu'il a enlacée toute la soirée. Wislande Trésor a regardé la chose debout devant sa tente. Christy, 2 ans, a donné la main à sa grand-maman Chantale pour s'y rendre à petits pas, l'air très impressionné dans sa jolie robe jaune. C'était le «Sinema anba Zetwal» en fin de semaine au Champ-de-Mars de Port-au-Prince. Prononcez tout haut et vous comprendrez: «Sinema anba Zetwal», c'est du cinéma sous les étoiles. À la fois moyen de divertissement, de rassemblement et d'éducation pour un peuple qui doit collectivement se remettre de bien des émotions depuis le tremblement de terre du 12 janvier.

Mis à jour le 22 févr. 2010
Philippe Mercure, envoyé spécial LA PRESSE

«C'est de la nourriture pour l'esprit, explique Laurence Magloire, Montréalaise à l'origine de l'activité. Ils ont distribué du riz pour nourrir les ventres. Nous, on nourrit les âmes.»

Quiconque est arrivé au Champ-de-Mars ce week-end sans trop savoir à quoi s'attendre a connu une grande surprise. Deux écrans géants à double face éclairés par des projecteurs numériques, une scène balayée de lumières multicolores, des consoles et haut-parleurs de qualité: derrière, Laurence Magloire et son équipe dirigeaient le spectacle, penchés sur une longue rangée d'ordinateurs portables.

Le groupe est loin d'en être à ses premières armes. Laurence Magloire est une ancienne de Radio-Canada qui a tout quitté il y a 10 ans pour revenir dans son pays d'origine. Depuis 2002, elle organise des tournées de cinéma dans tout Haïti pour montrer, éduquer et émanciper.

Inutile de dire qu'avec le séisme du 12 janvier, son projet a redoublé de pertinence. La représentation de vendredi dernier a marqué le départ de Food for Souls

(de la nourriture pour les âmes) - une ambitieuse tournée de 17 semaines qui vise à tenir 260 représentations dans le pays. Le groupe compte entre autres visiter 52 camps de déplacés de Port-au-Prince.

«Les gens n'ont rien à faire actuellement, dit Laurence Magloire. La télé était déjà inexistante et ne remplissait pas son rôle d'éducation. C'est ce qu'on veut faire.»

Chaque représentation compte des spectacles musicaux, des interventions au micro, des vidéos et des films. Les animateurs font régulièrement circuler le micro parmi la foule, qui envoie ses appels à l'aide, ses récriminations ou quelques blagues qui font rire l'assistance.

De superbes images de paysages haïtiens ont défilé, afin de renforcer le sentiment d'appartenance des habitants pour leur pays. Entre tout ça, des messages éducatifs sur l'environnement, la planification familiale ou la façon d'affronter le traumatisme sont passés.

«Ça nous permet d'oublier nos problèmes, ça nous permet de relaxer», a dit Chantale René, l'une des milliers de sinistrés qui ont trouvé refuge au Champ-de-Mars.

Les fonds proviennent de commanditaires, parmi lesquels on trouve le célèbre rhum Barbancourt, ainsi que LGLSA, bureau haïtien de la firme d'ingénierie québécoise SNC-Lavalin.

Mme Magloire explique que le tremblement de terre a attiré l'attention sur la cause qu'elle défend. «C'est la première fois que les gens comprennent vraiment ce que je fais en Haïti. Avant, je mendiais pour avoir des sous. Là, tout le monde me dit: Je veux t'aider, je veux t'aider.»

Scène extérieure, foule qui se serre les coudes, longues rangées de toilettes chimiques: on aurait pu se croire au Festival de jazz ou aux FrancoFolies de Montréal, ce week-end, au Champ-de-Mars. Le hic, c'est qu'on ne sait pas encore quand on pourra enfin retirer ces toilettes «temporaires». Et que bon nombre de ceux qui se pressaient sur la place centrale y campent aussi depuis maintenant plus de cinq semaines.