Le tremblement de terre du 12 janvier dernier n'a pas seulement ébranlé la population d'Haïti: il a aussi fait taire les esprits vaudou, que personne n'ose invoquer depuis la tragédie.

Mis à jour le 20 févr. 2010
Philippe Mercure LA PRESSE

«Ce qui est arrivé est un acte de Dieu. Il faut laisser le passage à Dieu. Il faut le laisser travailler», a expliqué à La Presse François Emmanuel, prêtre vaudou rencontré dans le quartier populaire de Bois-Piquant.

M. Emmanuel explique que, depuis le séisme, il n'invoque plus les esprits, pour ne pas «interférer» avec le travail

de Dieu. On accède à sa maison, simple cabane au toit de tôle, en zigzaguant entre les enfants et les poulets. Dans sa petite chambre, où pendent les vêtements à sécher de toute la famille, caché derrière un large drapeau d'Haïti,

se trouve le temple.

On y voit empilés pêle-mêle des crânes humains et des os, des bouteilles de rhum vides, des poupées de plastique pour enfants et des statues de la Vierge Marie. M. Emmanuel exhibe un certificat et une carte plastifiée qui attestent qu'il est autorisé à traiter «avec les esprits de Guinée», l'un des pays d'Afrique de l'Ouest d'où sont venus les esclaves jusqu'en Haïti, y apportant

la religion vaudou.

Il demande toutefois longuement pardon à Dieu avant de nous montrer l'autel, récitant des incantations et répandant l'eau d'une cruche de terre cuite

sur le sol.

Max Beauvoir, chef suprême du vaudou en Haïti, l'a confirmé à La Presse: les cérémonies qu'on tient habituellement au son des tambours et qui durent souvent plusieurs jours ont complètement cessé depuis le tremblement de terre.

«Les lois du vaudou sont formelles: il faut attendre 41 jours parce qu'il faut 41 jours à un os pour guérir si on le brise», explique ce chimiste de formation, qui a étudié dans les grandes universités américaines et françaises.

Christianisme et vaudou

Si ce mélange de christianisme et de vaudou peut paraître curieux aux yeux des Occidentaux, il teinte en fait toute la religion haïtienne.

«Ce pays a été fabriqué par les vaudouisants. Puis les chrétiens sont venus et ont apporté leurs influences», rappelle M. Beauvoir. Aujourd'hui, la population puise allègrement dans les différentes croyances et ne les considère pas comme exclusives. On entend souvent qu'en Haïti, 80% de la population est chrétienne, 40% protestante et 70%

de foi vaudou. «C'est moins farfelu qu'on ne pourrait le croire»,

dit M. Beauvoir.

Dans le grand cimetière de Port-au-Prince, la croix noire de Baron Samedi, l'esprit des morts du vaudou, s'est brisée lors du tremblement de terre.

«Les esprits terrestres sont bouleversés», dit François Michelin, à la fois employé du cimetière et prêtre vaudou, interrogé sous un arbre sur lequel sont fixées des dizaines de petites poupées de tissu.

Lui aussi a cessé ses pratiques et attend une révélation pour savoir quand

les reprendre. «Il faut d'abord se tourner vers Dieu pour tout ce dont on a besoin», dit-il.