Les nouvelles autorités libyennes ont proclamé dimanche la «libération» du pays, ouvrant la voie à la formation d'un gouvernement de transition après 42 ans d'un règne sans partage de Mouammar Kadhafi, tué jeudi à Syrte.

Jay Deshmukh AGENCE FRANCE-PRESSE

«Déclaration de libération. Levez haut vos têtes. Vous êtes des Libyens libres», a déclaré le vice-président du Conseil national de transition (CNT), Abdel Hafez Ghoga lors d'une cérémonie devant une foule en liesse sur la place centrale de Benghazi.

Dans une marée de drapeaux vert, noir et rouge, des dizaines de milliers de civils et de combattants se sont rassemblés sur la place centrale de Benghazi, deuxième ville du pays à un millier de kilomètres à l'est de Tripoli et ancienne «capitale» de la rébellion, qui y a vu le jour à la mi-février.

La cérémonie s'est ouverte avec le nouvel hymne national, puis des responsables des nouvelles autorités se sont succédé à la tribune pour dire leur joie et leur fierté de voir le pays libéré, ponctuant leurs discours de vibrants «Allah Akbar» (Dieu est le plus grand).

Le président du CNT Moustapha Abdeljalil, intervenu en dernier, a pour sa part répété que la législation du pays serait fondée sur la charia (loi islamique).

«En tant que pays islamique nous avons adopté la charia comme loi essentielle et toute loi qui violerait la charia est légalement nulle et non avenue», a-t-il souligné.

Il a cité en exemple la loi sur le divorce et le mariage qui, sous le régime de Mouammar Kadhafi, interdisait la polygamie et autorisait le divorce, et qui ne serait désormais plus en vigueur. Il a également annoncé l'ouverture de banques islamiques.

Dans le même temps, des milliers de personnes, ivres de bonheur, se sont rassemblées sur la place des Martyrs à Tripoli pour fêter la libération, tandis qu'à Misrata, la foule, réunie sur la place de la Liberté, a repris en choeur les slogans: «Libye libre!», «Ni est, ni ouest, la Libye est une seule nation!».

La proclamation officielle de la fin de l'ère Kadhafi a été saluée notamment par la France et la Grande-Bretagne qui ont été les fers de lance de la coalition internationale intervenue à la mi-mars pour mettre un terme à la répression sanglante de la contestation en Libye. Le conflit a fait, selon le CNT, plus de 30 000 morts en huit mois.

Paris a salué «le courage, l'unité, la dignité» du peuple libyen tandis que Londres a évoqué une «victoire historique pour le peuple libyen». Le président américain Barack Obama a pour sa part salué le début d'une «nouvelle ère de promesses».

Anders Fogh Rasmussen, secrétaire général de l'Otan, dont les opérations en Libye doivent prendre fin le 31 octobre, a estimé que le courage et la détermination des Libyens avaient «inspiré le monde».

Le CNT attendait la prise de Syrte, dernier bastion pro-Kadhafi tombé jeudi, pour proclamer la libération du pays. Selon la feuille de route des nouvelles autorités publiée en septembre, cette proclamation doit être suivie au plus tard dans un mois par la mise en place d'un gouvernement de transition.

Le N.2 du CNT, Mahmoud Jibril, a assuré dimanche que des pourparlers étaient déjà en cours pour former le nouveau gouvernement intérimaire, dont il a déjà annoncé qu'il ne ferait lui-même pas partie: «Ce processus devrait prendre environ une semaine à un mois», a-t-il estimé.

Ce processus risque d'être compliqué par de multiples luttes de pouvoir: libéraux contre islamistes, tensions régionalistes, rivalités tribales, ambitions individuelles ou pour le contrôle des revenus du pétrole...

Le nouveau gouvernement devra ensuite organiser dans un délai de huit mois l'élection d'une Assemblée chargée de désigner un comité pour rédiger une nouvelle Constitution et d'organiser des élections générales dans un délai maximum d'un an après sa formation.

Cette proclamation de libération tant attendue est cependant assombrie par la polémique autour des circonstances de la mort de l'ancien dirigeant, tué après avoir été capturé vivant.

Selon le numéro deux du CNT, Mahmoud Jibril, une autopsie réalisée dimanche matin a conclu que l'ancien dirigeant avait été tué d'une balle dans la tête lors d'un échange de tir sur le chemin de l'hôpital. Et un responsable du CNT a annoncé que le corps serait à terme remis à ses proches, qui décideraient «en concertation avec le CNT» du lieu de sépulture.

A Misrata, en soirée, le médecin ayant pratiqué l'autopsie du dictateur, le docteur Othman El-Zentani, chef du service national de médecine légale, a pour sa part indiqué que Mouammar Kadhafi avait été «tué par balles», se refusant à donner plus d'informations et précisant que son rapport n'était «pas fini».

Des témoignages et les vidéos tournées au moment de son arrestation n'écartent pas l'hypothèse d'une exécution sommaire.

Les corps de Kadhafi et de son fils Mouatassim, tué lui aussi jeudi à Syrte, ont été transportés et placés à Misrata dans une chambre froide, où des milliers de Libyens ont défilé depuis vendredi pour s'assurer de la mort de leur «ennemi».

La veuve de M. Kadhafi et plusieurs organisations internationales, dont l'ONU, appuyée par les États-Unis, ont réclamé une enquête. M. Abdeljalil a assuré samedi qu'une investigation était en cours. Et M. Jibril s'est dit «totalement d'accord» avec l'ouverture d'une enquête internationale pour qu'il soit jugé.