Ils ne sont armés que de crayons, mais leurs dessins sont autant de petites bombes. Un recueil de caricatures, qui vient tout juste d'atterir en librairie, raconte le printemps arabe du point de vue de ces artistes souvent impertinents, toujours courageux.

Judith Lachapelle LA PRESSE

Plantu le dit lui-même: il n'est pas un spécialiste du Moyen-Orient. Il n'est «que» caricaturiste.

Comme tous les aut res membres de Cartooning for Peace, d'ailleurs. « On n'y connaît rien en économie. On ne sait pas ce qui se prépare concernant les élections dans le

monde arabe. Mais on sait que si certaines personnes s'emparent du pouvoir, on est cuits!», s'exclame Jean Plantureux, dit Plantu, caricaturiste grinçant du quotidien français Le Monde et cofondateur de Cartooning for Peace avec l'ex-secrétaire de l'ONU Kofi Annan.

L'équation, pour les critiques aux crayons, est simple : ce qui n'est pas bon pour les dessinateurs n'est pas bon pour les journalistes, ni pour la liberté d'opinion. Et les caricaturistes, avec leurs oeuvres flamboyantes et dérangeantes, sont rapidement pris en chasse. «On a des choses à dire sur la liberté de penser», dit Plantu.

C'est pour rendre hommage à ses confrères autant que pour diffuser leur vision du monde arabe en mutation que l'association vient de publier l'album DÉGAGE! Tunisie, Égypte, Libye, Syrie: le temps des révolutions (éditions Fetjaine), un recueil de dessins qui raconte ce printemps arabe du point de vue des caricaturistes.

Seize dessinateurs de partout, dont plusieurs du monde arabe, partagent ainsi leur vision de ce printemps arabe. Une vision parfois enthousiaste, comme cette Tunisienne se libérant de chaînes dessinée par le Syrien Hajo, mais aussi inquiète. L'Algérien Ali Dilem, en introduction, confie «craindre de voir s'installer les intégristes de Rabat jusqu'à Djibouti».

Plantu aussi se méfie. «Je vois de petits signes comme un projet de cha ria qui s'installe en Libye. L'islam avant la démocratie, ce n'est pas très bon pour nous, les dessinateurs...»

Parmi les collaborateurs de l'album, un grand absent: le Syrien Ali Ferzat. Plantu cherchait justement à récupérer ses dessins quand Ferzat a été battu le 25 août près de Damas, en guise «d'avertissement ».

«Ses agresseurs lui ont brisé les mains et les doigts, dit Plantu. Il a un courage incroyable de se moquer de Bachar al-Assad.»

Du coup, un deuxième tome est déjà en préparation. Une autre perche tendue au-dessus de la pagaille. «Il y a des crétins qui creusent des failles entre les mondes occidental et musulman, dit Plantu. Mais il y a aussi des tas de gens qui construisent des ponts.»