(Bombay) Après un cri de victoire prématuré sur la COVID-19 en début d’année, l’Inde est frappée depuis la fin mars par une seconde vague pandémique plus dure, plus rapide et vraisemblablement plus mortelle que la première. À Bombay (Mumbai), la capitale économique du pays et l’un des épicentres de cette seconde vague, les hôpitaux connaissent des pénuries de lits, de respirateurs et d’oxygène. Les plus vulnérables de la société craignent quant à eux autant les conséquences du virus que celles des mesures sanitaires.

Frédérick Lavoie
Collaboration spéciale

À l’ombre des lilas en fleurs, dans un petit parc en face de la gare ferroviaire Lokmanya Tilak de Bombay, ils sont quelques centaines de travailleurs migrants en ce mercredi après-midi à se demander en petits groupes comment ils pourront bien rentrer au plus vite dans leurs villages natals.

La veille, face à la montée quasi exponentielle des nouveaux cas de COVID-19 au Maharashtra au cours des deux dernières semaines, le ministre en chef de cet État de 123 millions d’habitants a décrété à contrecœur un « couvre-feu public » pour « briser la chaîne » des nouvelles contaminations, qui se chiffraient à plus de 58 000 ce jour-là, soit environ 40 % du bilan national.

Si Uddhav Thackeray a refusé de qualifier de « confinement » ce énième resserrement des mesures sanitaires, en vigueur à partir de mercredi 20 h jusqu’au 1er mai, l’annonce en portait toutes les caractéristiques. Fermeture des commerces non essentiels, des écoles et des lieux de culte, interdiction de circuler dans les lieux publics à moins d’une raison valable et interruption de la production dans les industries requérant de l’oxygène afin de conserver la ressource de plus en plus rare pour les patients dans les hôpitaux.

Pour Sunil Maurya, un soudeur de 34 ans, ces mesures rappellent trop celles mises en place à l’échelle nationale en mars 2020 pour qu’il garde son calme. Presque jour pour jour l’an dernier, incapable de survivre en ville sans économies après les premières semaines d’un confinement maintes fois prolongé, il avait réussi à trouver une place dans un camion pour franchir les 1400 km qui le séparaient de Mahori, son village dans l’État de l’Uttar Pradesh, dans le nord du pays.

PHOTO ZOYA THOMAS LOBO, COLLABORATION SPÉCIALE

Sunil Maurya (à droite), soudeur de 34 ans originaire de Mahori, village du nord de l’Inde, est installé aux abords de la gare avec des concitoyens qui, comme lui, veulent regagner à tout prix leur village de l’État de l’Uttar Pradesh.

Pendant ce temps, des millions d’autres exilés ruraux s’entassaient dans des trains spéciaux pour rentrer à la maison et, du même coup, apporter le virus dans les coins les plus reculés du pays, où les infrastructures de santé sont pratiquement inexistantes. Des centaines de milliers d’autres hommes, femmes et enfants n’arrivant pas à dénicher un moyen de transport avaient battu la semelle durant des jours sous un soleil ardent, certains succombant à la faim, à la soif et à la chaleur en bordure d’autoroute.

Au cours des derniers mois, alors que les cas de COVID-19 étaient à leur plus bas et que les mesures restrictives s’assouplissaient dans tout le pays, plusieurs avaient repris le chemin des grandes villes pour y retrouver du travail, dont M. Maurya.

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Des voyageurs font la queue pour monter à bord d’un train, à la gare Lokmanya Tilak.

« Cette fois-ci, nous voulons retourner chez nous avant le confinement », dit, à quelques heures de sa mise en application, M. Maurya, porte-parole officieux de son groupe de six natifs de Mahori réunis pour faire le voyage ensemble. La stratégie est la suivante, explique-t-il : se faufiler dans le train en compagnie des deux hommes les plus vieux, les seuls du groupe qui ont pu obtenir un billet confirmé sur la base de leur âge, quitte à être mis à l’amende une fois à bord.

Plutôt que d’écoper ici [des mesures], nous préférons écoper chez nous et y mourir s’il le faut. Le confinement va nous faire crever de faim.

Sunil Maurya, soudeur originaire de Mahori, village du nord de l’Inde

« Comment quelqu’un comme moi qui gagne habituellement 500 roupies [8,30 $ CAN] par jour pourrait-il continuer de payer son loyer et les factures d’eau et d’électricité une fois qu’il n’aura plus de travail ? Si nous arrivons à partir, une fois chez nous au moins, nous pourrons cultiver notre propre nourriture et la manger », soutient M. Maurya, alors que la saison des récoltes s’amorce justement ces jours-ci.

Lorsque nous lui soulignons que le gouvernement du Maharashtra a prévu cette fois-ci des mesures d’aide alimentaire pour les travailleurs et travailleuses mis à l’arrêt, il demeure sceptique.

Mon employeur aussi m’a dit de ne pas partir, qu’il allait continuer de me payer. Mais combien de temps va-t-il pouvoir me donner mon salaire sans que je travaille ? Et qu’est-ce que je ferais s’il arrête de me le donner ?

Sunil Maurya

Aux abords de la gare, on constate rapidement que le plan des villageois de Mahori risque de se heurter à un obstacle de taille. Appuyé par une horde de policiers, les contrôleurs vérifient minutieusement les billets de tous les voyageurs qui font diligemment la queue pour entrer. Seuls ceux avec des billets confirmés pour le prochain train obtiennent le droit d’aller plus loin.

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Un contrôleur vérifie le billet d’un voyageur.

Après avoir cherché en vain à éviter la vérification, Riyaz Ali et ses deux amis se font chasser d’un geste de la main. Le jeune homme de 21 ans, employé d’un traiteur dans les mariages durant les cinq mois qu’il aura passés à Bombay, ne voit plus qu’une solution pour rentrer en Uttar Pradesh.

« Nous allons devoir attraper un autocar », dit-il, avant de filer vers le terminus. Un changement de plan qui devrait lui coûter quelques milliers de roupies additionnelles, en plus d’être beaucoup moins confortable pour ce voyage de retour de plus de 24 heures.

L’Inde, usine à vaccins mondiale

Depuis ses débuts à la mi-janvier, la campagne massive de vaccination en Inde a connu une croissance presque constante, atteignant plus de trois millions d’injections quotidiennes cette semaine.

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Une femme reçoit une dose de vaccin contre la COVID-19, dans un centre de vaccination à Bombay.

Dans les derniers jours, la production du Covishield a toutefois été ralentie. Le Serum Institute of India, qui manufacture cette version indienne du vaccin développé par Oxford-AstraZeneca, montre du doigt les restrictions dans l’exportation de matériel médical imposées par l’administration étatsunienne de Joe Biden. Le gouvernement indien n’a toujours pas non plus acquiescé à sa demande pour une aide financière de 500 millions de dollars canadiens qui lui permettrait d’augmenter sa capacité de production.

Résultat : des centres de vaccination ont dû fermer temporairement faute de doses. Certains gouvernements régionaux ont aussi accusé le BJP, parti du premier ministre Narendra Modi, de favoriser les États où il est au pouvoir dans l’allocation de vaccins.

Face aux critiques internes et aux pénuries, les autorités ont mis un frein aux exportations de vaccins. En vertu de l’initiative COVAX de l’Organisation mondiale de la santé, l’Inde s’était engagée à fournir des millions de doses à une soixantaine de pays en développement, qui pour plusieurs dépendent entièrement de celles-ci pour leur campagne de vaccination. Au début du mois, les envois vers le Canada, qui devait recevoir 1,5 million de doses supplémentaires de Covishield, ont aussi cessé.

Devant son incapacité à fournir à la demande, l’Inde a même pour la première fois accepté cette semaine de se tourner vers l’importation. La pharmaceutique Dr. Reddy, située à Hyderabad, a obtenu l’approbation du Contrôleur général des médicaments de l’Inde pour faire venir de Russie 250 millions de doses du vaccin Spoutnik V. Deux autres firmes indiennes ont également obtenu le feu vert pour lancer leur propre production de ce vaccin.

Malgré ses ratés récents, l’Inde demeure la clé pour assurer la vaccination d’une bonne partie de la planète, estime néanmoins Giridhar R. Babu, professeur d’épidémiologie à la Fondation pour la santé publique de l’Inde. « Plusieurs firmes disposent des infrastructures pour se convertir dans la production de vaccins, note-t-il. Nous avons le plein potentiel pour fournir à la fois l’Inde et le reste du monde. »

Ce reportage a été réalisé avec une bourse du Fonds québécois en journalisme international.