Le Québec et nombre de pays occidentaux aux prises avec la pandémie de COVID-19 ont des leçons à tirer de l’approche de la Corée du Sud, qui a réussi à endiguer la propagation du nouveau coronavirus sans recourir à des mesures de confinement à grande échelle.

Marc Thibodeau Marc Thibodeau
La Presse

C’est du moins l’opinion de Devi Sridhar, professeure de santé publique rattachée à l’Université d’Édimbourg, qui presse les États de s’inspirer du pays asiatique en intensifiant leurs efforts de dépistage pour identifier notamment des porteurs asymptomatiques et les isoler avant qu’ils ne contaminent d’autres personnes sans le savoir.

« Je pense qu’il s’agit d’un trou important dans leur approche. C’est pourquoi il faut faire des tests à grande échelle – pas avec n’importe qui, mais avec les personnes ayant été en contact rapproché avec des cas confirmés – et imposer le cas échéant une quarantaine obligatoire de deux semaines », a indiqué Mme Sridhar dans un échange avec La Presse par courriel.

Cette mesure, dit-elle, devrait s’appliquer à toute personne ayant été à moins de deux mètres d’un cas confirmé, qui vit avec une telle personne ou encore qui vit dans le même bâtiment.

Les autorités sanitaires de plusieurs États, dont le Québec, remontent la trace des personnes ayant été en contact avec des porteurs malades du virus, mais ne les testent pas s’ils ne présentent aucun symptôme.

Selon le niveau de risque estimé, ils sont invités à s’isoler, généralement sur une base volontaire, pour une période de deux semaines ou encore à surveiller de possibles symptômes tout en conservant une certaine liberté de mouvement.

Rôle important

Différentes études récentes, note Mme Sridhar, indiquent que les porteurs du nouveau coronavirus sont contagieux en période asymptomatique et peuvent jouer un rôle important dans la propagation de l’épidémie s’ils ne sont pas contrôlés.

Tester les contacts identifiés même s’ils ne sont pas malades est important, souligne la chercheuse, puisque les personnes sont plus susceptibles d’adopter un comportement sanitaire sécuritaire lorsqu’elles ont la certitude d’être infectées.

L’utilisation à grande échelle de tests par la Corée du Sud – jusqu’à 20 000 par jour – permet d’avoir un portrait plus juste de la situation et donne du même coup aux autorités une meilleure idée des besoins hospitaliers à venir. L’approche permet aussi de détecter plus rapidement de nouveaux foyers, indique Mme Sidhar, qui a publié un article à ce sujet dans la revue Foreign Policy.

La Dre Anne Gatignol, professeure de microbiologie à l’Université McGill, pense qu’il serait effectivement intéressant au Québec de tester les personnes ayant eu un contact rapproché avec une personne contaminée, qu’elles aient ou non des symptômes, et de les placer systématiquement en quarantaine pour minimiser les risques posés par les cas asymptomatiques.

C’est certain que ça aiderait à empêcher la propagation. Mais est-ce que les gens accepteraient ?

La Dre Anne Gatignol, professeure de microbiologie à l’Université McGill

La spécialiste juge encourageante la réponse de la population aux mesures de distanciation sociale demandées à ce jour par le gouvernement québécois.

L’élargissement éventuel des tests à des personnes ne présentant pas de symptômes est aussi fonction de la capacité du réseau, prévient Benoit Mâsse, professeur à l’École de santé publique de l’Université de Montréal.

Le gouvernement a strictement limité la portée initiale du dépistage, mais dit avoir bon espoir d’accroître sensiblement la capacité quotidienne du réseau sur ce plan.

Il existe, souligne M. Mâsse, « des trous dans notre système de protection » contre le virus qui doit être raffiné à mesure que les connaissances à son sujet se développent, notamment celles sur les cas asymptomatiques.

Importance exacte inconnue

Le ministère de la Santé et des Services sociaux a indiqué jeudi « qu’on ne connaît pas » l’importance exacte des porteurs asymptomatiques dans la transmission du coronavirus et affirmé, du même souffle, que « la grande majorité » des cas de contamination sont imputables à des personnes symptomatiques.

La porte-parole, Marie-Claude Lacasse, ajoute que la transmission au Québec se trouve ralentie par les mesures de distanciation sociale en place, « qu’elle soit faite par des personnes symptomatiques ou asymptomatiques ».

Un autre élément important de l’approche sud-coréenne est le recours à des enquêtes intrusives pour déterminer les contacts potentiels d’une personne contaminée.

Les enquêteurs, qui ont vu leurs pouvoirs sensiblement élargis après une précédente épidémie en 2015, peuvent voir où les personnes sont allées et qui elles ont croisé grâce aux données de géolocalisation téléphoniques, aux images de caméras de surveillance et aux relevés de cartes de crédit.

Les déplacements problématiques de personnes infectées sont régulièrement rendus publics, sans renseignements nominatifs, sur les sites gouvernementaux et par des applications accessibles pour les particuliers, leur permettant notamment d’éviter des zones d’éclosion.

Un professeur du University College de Londres, Jung Won Sonn, note dans une récente analyse que le niveau de surveillance et de divulgation d’informations personnelles observé en Corée du Sud dans le cadre de la lutte contre la pandémie serait difficilement acceptable dans la plupart des autres pays démocratiques de la planète.

Mais ces divulgations, relève le chercheur, sont susceptibles d’empêcher des restrictions de mouvement généralisées comme celles qui sont mises en place ici et ailleurs.

« Les gouvernements à travers la planète font face à un choix difficile entre ces deux violations des droits individuels », souligne- t-il.