La fin tragique d’un commerçant de 60 ans et de son fils qui ont été sauvagement battus par des policiers après s’être vu reprocher de ne pas respecter le couvre-feu mis en place pour lutter contre la pandémie de COVID-19 suscite l’indignation en Inde.

Marc Thibodeau Marc Thibodeau
La Presse

Un important mouvement de solidarité s’est formé sur les réseaux sociaux en soutien à la famille des deux hommes originaires de l’État du Tamil Nadu, dans le sud du pays.

Après avoir passé en revue des rapports d’autopsie faisant état d’importantes lésions et entendu les conclusions d’un enquêteur chargé du dossier, un tribunal local a ordonné jeudi la mise en accusation pour meurtre de cinq policiers.

Trois autres représentants des forces de l’ordre ont été mis en cause pour entrave à la justice après avoir refusé de collaborer avec les autorités.

L’un des auteurs présumés des exactions a déclaré à l’enquêteur que celui-ci « ne pouvait rien faire » contre lui, ce qui témoigne d’un sentiment d’impunité.

Des menaces ont par ailleurs été formulées à l’encontre d’une policière qui avait accepté de témoigner après avoir obtenu l’assurance qu’elle serait placée sous protection.

Plusieurs médias locaux ont rapporté que le commerçant battu, identifié comme P. Jeyaraj, avait été emmené au poste le 19 juin pour avoir dépassé de peu le couvre-feu instauré dans l’État. Son fils aurait tenté de se porter à sa défense avant que les choses ne s’enveniment.

La famille affirme que les deux hommes ont été frappés à répétition à coups de bâton durant toute la nuit et soumis à de multiples sévices avant d’être présentés en matinée à un magistrat, qui a recommandé leur transfert en prison sur la base d’un faux certificat de sécurité médical, sans poser la moindre question sur leur piètre état. Ils sont morts quelques jours plus tard.

« La police a peu ou pas de comptes à rendre »

Human Right Watch, qui a enquêté sur le sujet, relève que les morts en détention « ne représentent malheureusement pas » des évènements isolés en Inde.

« La police dans le pays utilise régulièrement la torture et contrevient aux procédures prévues en cas d’arrestation, et elle a peu ou pas de comptes à rendre », indique une recherchiste de l’organisation, Jayshree Bajoria, qui presse le gouvernement de ratifier la Convention sur la torture pour faire changer les choses.

PHOTO SAM PANTHAKY, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Des citoyens sont arrêtés par la police lors d’une manifestation contre la hausse des prix de l’essence, à Ahmedabad, en Inde, le 29 juin.

« Il y a une impunité totale » pour les policiers responsables de torture, souligne de même Paritosh Chakma, qui chapeaute un regroupement d’ONG ayant publié la semaine dernière un rapport alarmant sur l’ampleur de la violence policière au pays.

Leur analyse indique que plus de 1700 personnes sont mortes en détention en 2019, soit en moyenne près de cinq par jour, et que 125 de ces cas étaient survenus sous contrôle policier.

Près de 75 % de ces 125 cas auraient donné lieu à des actes de torture, selon l’organisation, qui cite l’utilisation de clous et d’aiguilles, les décharges électriques et l’arrachage d’ongles comme quelques-unes des méthodes utilisées.

Les abus, a précisé M. Chakma dans un communiqué, touchent surtout des personnes pauvres et issues de communautés marginalisées, comme les dalits, qui n’ont pas les ressources ou les contacts requis pour se protéger.

Plusieurs défenseurs des droits de la personne pressent le gouvernement indien de procéder à des réformes en profondeur pour mettre fin aux abus des forces de l’ordre, se réclamant au passage des manifestations qui ont suivi la mort de George Floyd aux États-Unis.

« Nous avons aussi besoin d’un mouvement populaire ici qui va entraîner les changements législatifs nécessaires », écrivait vendredi dans le journal The Hindu un magistrat à la retraite, Ajit Prakash Shah.

Les morts « horribles » de P. Jeyaraj et de son fils rappellent que la torture « fait partie intégrante de la culture policière à travers le pays », a-t-il relevé, soulignant que les méthodes dénoncées sont similaires à celles qui étaient utilisées contre la population indienne à l’époque coloniale.