Depuis plus de quatre mois, le Tigré, région du nord de l’Éthiopie, est plongé dans une guerre brutale dont on ne voit pas la fin. Les organisations humanitaires mènent une course contre la montre pour aider les civils, dont plus de 2 millions sont en situation d’urgence vitale.

Agnès Gruda Agnès Gruda
La Presse

Des récits à glacer le sang

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Ils étaient 11 à fuir, ensemble, la guerre qui a embrasé le Tigré, région autonomiste du nord de l’Éthiopie, en novembre dernier.

Onze jeunes qui, en apercevant les rives du Tekezé, fleuve qui sépare l’Éthiopie du Soudan, ont cru qu’ils avaient atteint leur but. Qu’ils avaient réussi à échapper à l’horreur.

Mais c’était sans compter les hommes armés qui se sont mis à leur tirer dessus pendant qu’ils se frayaient un chemin à travers les eaux peu profondes du Tekezé.

Trois des jeunes réfugiés ont été atteints par les balles. Leurs corps ont été emportés par la rivière.

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Des civils qui fuient la guerre au Tigré franchissent le fleuve Tekezé, au point de passage le plus achalandé, pour atteindre le Soudan où se trouvent des camps de réfugiés.

Stephen Cornish a rencontré les membres survivants du groupe dans un des deux camps où s’entassent 60 000 réfugiés du Tigré, du côté soudanais de la frontière. Directeur du centre opérationnel de Médecins sans frontières à Genève, cet humanitaire canadien a passé trois semaines dans la région, en février.

Il en est rentré bouleversé, avec une multitude de récits tragiques dans ses bagages. Des histoires de villages attaqués par des milices ou soumis à des tirs d’artillerie, de centres de détention où l’on bat et viole les civils en fuite, des récits de survivants qui meurent d’inquiétude pour leurs proches, restés derrière.

Un jeune homme lui a raconté s’être fait intercepter avec sa sœur et ses neveux et nièces, alors qu’ils tentaient de rejoindre la frontière du Soudan. Ils ont passé trois semaines en détention dans des conditions effroyables.

L’homme a réussi à s’échapper à travers un carreau cassé. Pas sa sœur, qui est restée avec les enfants. Il n’en a eu aucune nouvelle depuis.

Un autre Tigréen lui a raconté avoir voulu aider sa voisine enceinte à fuir sa maison, sous les tirs. Elle a été atteinte par une balle et il a dû la laisser gisant sur le sol, abandonnée à une mort certaine.

Un autre rescapé lui a raconté comment sa femme, incapable d’atteindre un centre médical à cause du conflit, a accouché, à la maison, d’un bébé mort-né. Impossible d’organiser des funérailles en bonne et due forme en pleine guerre. L’homme s’est rendu seul au cimetière pour enterrer l’enfant.

« Quand il me racontait cette histoire, l’homme pleurait, et je pleurais moi aussi », raconte Stephen Cornish, encore ébranlé par tout ce qu’il a entendu lors de son séjour au Soudan.

Ces récits tragiques datent des premiers mois de la guerre qui s’est abattue sur le Tigré quand une confrontation entre des hommes du Front pour la libération du Tigré (TPLF) et un poste militaire éthiopien ont incité Addis Abeba à déclencher une offensive contre la province rebelle.

Mais ces récits à glacer le sang sont toujours d’actualité. Ils reflètent ce qui se passe, encore aujourd’hui, dans les villes et villages du Tigré, région abritant près de 6 des 110 millions d’habitants de l’Éthiopie. La région est difficile d’accès pour les médias internationaux et ce conflit reste donc largement invisible. Il n’en est pas moins brutal.

INFOGRAPHIE LA PRESSE

Famine en vue

Les civils sont durement éprouvés par cette guerre qui les cible délibérément, dénoncent plusieurs organisations internationales.

Les établissements de santé dans la région du Tigré sont « détruits de façon délibérée et généralisée », affirme Médecins sans frontières (MSF) dans un communiqué publié à la mi-mars.

MSF a visité 106 de ces centres médicaux. Plusieurs sont occupés par des militaires. À peine 13 % fonctionnent normalement.

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Des réfugiés éthiopiens attendent en ligne pour obtenir une ration de nourriture dans le camp d’Um Raquba, dans le sud du Soudan.

Dans un hôpital, MSF a constaté que de l’équipement médical, comme des échographes et des moniteurs, a été cassé volontairement.

Les combattants éthiopiens et érythréens, alliés contre le Tigré, « détruisent systématiquement les infrastructures économiques et alimentaires de la région », dénonce la World Peace Foundation dans un rapport publié le 7 avril.

Peu importe qui est à l’origine du conflit, l’armée fédérale éthiopienne et les forces érythréennes sont en train de commettre un crime à grande échelle en affamant la population.

Extrait du rapport de la World Peace Foundation

Ce qui place près du tiers des Tigréens en état d’urgence vitale, selon l’Organisation des Nations unies (ONU).

Amnistie internationale (AI) a documenté un massacre perpétré à Aksoum, une ville du Tigré, fin novembre. En deux jours, les soldats érythréens y ont « tué de façon systématique des centaines de civils non armés » en leur tirant dessus dans la rue ou en faisant irruption dans leurs maisons.

Autre signe d’une tuerie de masse, le rapport d’AI documente l’existence de sites d’inhumation collective.

Nettoyage ethnique

Et puis, il y a les viols massifs documentés, eux aussi, par de nombreux reportages et rapports.

« Des filles se font enlever en pleine rue, aucune femme ne se sent en liberté au Tigré », dénonce un médecin cité anonymement par Libération.

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Des réfugiés sont transportés par autobus vers des abris temporaires érigés à Hamdayet, près de la frontière entre l’Éthiopie et le Soudan.

« Des femmes disent avoir été violées par des hommes armés, elles relatent des histoires de viols collectifs, de viols en présence de leurs proches, et d’hommes forcés de violer des membres de leur famille sous la menace », signale une coordonnatrice humanitaire de l’ONU en Éthiopie, dans un rapport cité par Al-Jazeera.

Famine organisée, viols massifs, destruction d’infrastructures civiles : autant de signes indiquant qu’une campagne systématique de nettoyage ethnique a cours au Tigré.

Telle est la conclusion d’un rapport interne du gouvernement américain, récemment cité par le New York Times. En mars, le secrétaire d’État américain, Antony Blinken, a dénoncé les « actes de nettoyage ethnique » au Tigré.

Des milliers de civils ont été tués, des milliers de femmes ont été violées, les atrocités commises au Tigré dépassent l’entendement.

Martin Plaut, spécialiste de la Corne de l’Afrique affilié à l’Université de Londres

Ce dernier est réticent à parler de génocide pour décrire ce qui se passe au Tigré. Mais il convient que tous les éléments d’une campagne de nettoyage ethnique sont là.

Course contre la montre

Durant les premiers mois du conflit, les organisations humanitaires ne parvenaient pas à rejoindre les civils en détresse.

Depuis peu, les autorités éthiopiennes laissent entrer les ONG internationales, mais le spectre de la famine guette autant les Tigréens qui ont fui leur pays que ceux qui y sont restés.

La situation dans les camps de réfugiés du Soudan est « critique », dit Stephen Cornish.

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Dans deux mois, ce sera la saison des pluies, période durant laquelle le sol sur lequel reposent les camps soudanais se transforme en une boue collante. « Il faut assainir et sécuriser les camps, sinon les pluies risquent de détruire les latrines et d’emporter les tentes. »

Au Tigré même, la situation alimentaire était déjà fragile avant le conflit, à cause d’une invasion de criquets pèlerins qui ont dévasté les champs. La guerre a éclaté en pleine saison des récoltes, qui n’ont pas pu être terminées. Pire : des stocks récoltés ont été délibérément brûlés par les belligérants.

À la veille de la saison des semences, incertaine sous les tirs et les obus, la situation est très inquiétante, selon Stephen Cornish.

Pour les Tigréens pris dans la guerre ou ayant réussi à fuir le conflit, c’est la course contre la montre.

En chiffres

5,7 millions
Population de la région du Tigré, sur un total de 112 millions en Éthiopie

470 000
Population déplacée depuis novembre 2020

2,3 millions
Tigréens en situation d’urgence vitale

Un conflit qui s’enlise

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Une femme transportant des récoltes passe devant un char d’assaut abandonné par les Forces de défense du Tigré, un groupe de résistance, dans le sud de la région.

Le contexte

Les Tigréens représentent moins de 6 % de la population de l’Éthiopie, mais ils ont longtemps dirigé le pays, dominant les autres groupes ethniques, notamment les Omoros, auxquels appartient l’actuel premier ministre Abiy Ahmed.

Depuis son arrivée au pouvoir, en avril 2018, ce dernier a entrepris de transformer le pays, en libérant de nombreux prisonniers politiques et en mettant fin à la guerre avec l’Érythrée voisine. Ce qui lui a valu le prix Nobel de la paix en 2019.

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Abiy Ahmed, premier ministre de l’Éthiopie

En revanche, les Tigréens se sont sentis marginalisés face à ce nouveau pouvoir qui a voulu réformer le « fédéralisme ethnique » en vigueur depuis 1995.

Le nouveau gouvernement a d’ailleurs rapidement mené une purge contre les Tigréens au sein de l’armée fédérale. Même les compagnies aériennes éthiopiennes ont mis à la porte des employés tigréens, souligne Martin Plaut, spécialiste de la région de la Corne de l’Afrique rattaché à l’Université de Londres.

L’été dernier, le report d’élections législatives, justifié par la COVID-19, a ajouté une couche aux frustrations des Tigréens. Le Front de libération du peuple du Tigré (TPLF) estimait que le gouvernement éthiopien avait perdu sa légitimité et a décidé de tenir ses propres élections, en septembre. Ce scrutin n’a pas été reconnu par Addis Abeba.

Après des semaines d’escalade, un affrontement militaire entre les forces tigréennes et un poste militaire fédéral a donné le prétexte pour une intervention militaire officiellement destinée à « rétablir l’ordre au Tigré ».

Les belligérants

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Des membres des forces régionales de l’ethnie Ahmara, alliées de l’armée éthiopienne

L’armée fédérale éthiopienne s’est alliée avec les forces de son ancienne ennemie, l’Érythrée, ainsi qu’avec des forces régionales de l’ethnie Ahmara, qui compose 30 % de la population de l’Éthiopie.

Fin mars, l’Érythrée a annoncé son intention de retirer ses troupes du Tigré. Une annonce qui ne changera rien à l’état des forces sur le terrain, estime Martin Plaut.

Ce dernier s’attend à ce qu’en réalité, les soldats érythréens soient peu à peu intégrés dans l’armée fédérale éthiopienne. Et même à ce qu’à terme, les deux anciens ennemis finissent par former une nouvelle fédération.

Quant aux dirigeants du Tigré, ils ont été chassés de leur capitale régionale, Mekele. Ils se sont repliés sur des zones rurales et se sont rassemblés sous la bannière des Forces de défense du Tigré, un groupe de résistance armée.

Les perspectives

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Quand il a déclenché son offensive contre le Tigré, le premier ministre Abiy Ahmed avait annoncé une guerre éclair. Aujourd’hui, il y a huit lignes de front actives, et tout indique que le conflit est en train de s’enliser, souligne Martin Plaut.

Ce dernier s’attend à une « longue guerre de guérilla » qui risque de plomber l’essor de l’économie éthiopienne et pourrait finir par entraîner des débordements régionaux.

« Les perspectives d’un règlement négocié paraissent faibles », affirme l’International Crisis Group dans une analyse publiée le 2 avril.

« La résistance tigréenne combinée à la volonté des dirigeants éthiopiens et érythréens de tenir les leaders du Tigré à l’écart du pouvoir signifie que le conflit pourrait se transformer en une guerre de longue durée », écrit ce centre de recherche.

Sa conclusion : « Toutes les parties semblent viser une victoire militaire ; aucune ne semble en mesure d’y parvenir dans un horizon d’un an. »